Monsieur
Grasset, 2001

 

Monsieur – un titre qui sonne comme un accord solitaire plaqué sur le silence – a la complexité et la vérité des autobiographies qui ne cherchent pas à restituer la linéarité illusoire d'une vie. Une bonne cinquantaine de textes en forme de nouvelles ou de proses poétiques, qui surgissent comme surgissent les souvenirs, ceux de l'enfance et de la jeunesse, ceux de la nature et du corps, ceux des liens familiaux si difficiles et des amours si opaques, ceux des rites religieux et érotiques…

«Il y a un livre qui fait partie de notre être, qui est contenu dans notre être, et qui est le dossier de notre être». Pour Jacques Chessex, poète et romancier aux nombreuses œuvres, Monsieur est bien ce livre qu'évoque Henry Miller dans l'épigraphe : le suc d'une vie, l'essence d'une écriture. Écrit pour qui, pour quoi ? Pour «la part idéale […], sans aucune médiation à l'autre et à l'extérieur». Une touffe de thym, un vallon endormi, un air de jazz, l'odeur de Léa, la gifle d'un pasteur, les paysages urbains ou bucoliques d'une Suisse secrète, l'urine d'une fillette sur les genoux du petit garçon, le guet d'une fenêtre dissimulant à peine le corps d'une voisine, les lectures de Saint Augustin, l'exercice poétique du matin, un rêve… Autant de tableaux fugitifs (parmi d'autres) qui se glissent et se figent sans concessions comme des événements à la fois menus et importants, transcrits « du rien, traces de griffes sur la chaux blanche de la paroi », et qui s'imposent comme la plus sincère des confessions : « J'essaie dans ma propre vie de me défaire de ce qui n'est pas essentiel. Je fais le vide. Il y a beaucoup d'êtres qui sont tombés de ma balance, beaucoup de choses inutiles. Restent la peinture, la littérature, l'amitié, l'amour et la préoccupation de Dieu. »

« Vive rien », ce « rien » exalté par Flaubert, au bout duquel tout est dit. Tout ? Après des textes sur le père et la mère, l'émouvante « Lettre à mes fils » qui clôt le volume l'ouvre aussi sur des vides, sur des manques à combler. « Monsieur » est un homme qui tente, le plus exactement possible, d'appréhender l'ambiguïté des sentiments, des sensations et des êtres, le monde du dedans et du dehors ; Jacques Chessex lui en donne les moyens, dans les ombres et dans l'éclat de son écriture.

Jean-Pierre Longre
(décembre 2001)

Jean-Pierre Longre, maître de conférences en littérature du XXème siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse sur Raymond Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains contemporains et sur la comparaison des langages littéraire et musical.
Il participe actuellement à l'édition des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie, Belgique, Québec).

Grasset
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http://www.edition-grasset.fr/chapitres/ch_chessex2.htm

http://bml2.lausanne.ch/Chessex.html

http://www.culturactif.ch/ecrivains/chessex.htm