Où que tu sois…
de Jackie French
Traduit de l’anglais (Australie)
par Luc Rigoureau

Flammarion, Tribal, 2005
dès 13 ans

 

 

Le deuil impossible

La construction narrative impeccable de ce beau roman est le signe indéniable d’une intéressante réflexion préliminaire de la (prolifique) romancière australienne, qui donne ici la parole à Sara, une adolescente perturbée par des événements sur lesquels elle n’a que peu de prises : au centre du récit, la disparition brutale de Mel, sa sœur aînée, une jeune fille à qui tout semblait réussir, jolie, paisible et sans histoires.

Mel a disparu subitement, en plein jour, alors qu’elle faisait quelques courses au supermarché ; et la police a beau enquêter, chercher des témoins, des suspects ou même un cadavre, leur investigation arrive bientôt au point mort. Sara, de son côté, échafaude de multiples hypothèses qu’elle confie à son père (elle vit avec lui sur la ferme familiale depuis que sa mère est partie habiter en ville, non loin de chez Mel.), en vain. Le petit ami de Mel a-t-il commis un crime passionnel ? A-t-elle été enlevée ? Son existence bien rangée dissimulait-elle des recoins secrets, des territoires insoupçonnables ? Aurait-t-elle délibérément choisi de s’enfuir ? Mais pour quelles raisons ? Et le mystère de s'épaissir tandis que Sara et ses parents s'efforcent de continuer à vivre...

Le trouble de Sara est si intense qu’elle se met à écrire à cette sœur qu’elle croyait bien connaître – des lettres qu’elle ne peut envoyer mais qui lui permettent de revenir sur la relation plutôt superficielle, teintée d’une ancienne jalousie , qu’elle entretenait avec cette sœur en définitive bien énigmatique. C’est ainsi que son récit rétrospectif, déroulé sur plusieurs années d’espoirs avortés, est ponctué de passages épistolaires où Sara ouvre enfin son cœur et offre son amour à une impalpable absente.

Démarrant comme un thriller, s’achevant sur une note en suspens, Où que tu sois… dévoile un parcours individuel précocement malmené par l’expérience décisive d’une perte irréparable, dont jamais le récit ne s’écarte : une absence à l’image d’une « plaie profonde et vilaine », qui se transforme peu à peu en « cicatrice », certes estompée, mais à jamais présente. On lit avec plaisir ce roman sensible de Jackie French, déjà remarquée en France pour, entre autres, La fille du dictateur (Castor poche, 2004).

Blandine Longre
(nov. 2005)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

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