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La fin
de l’Homme comme jeu de société
« Auden jugeait les biographies d’écrivains
toujours superflues et souvent de mauvais goût. Je me garderai
bien d’écrire celle de Cioran. Quelques souvenirs suffiront.
Et le plaisir de divaguer – avec ou sans lui. »
Le programme que s’est fixé Roland Jaccard dans Cioran
et compagnie semble sage dans ses principes ; sa réalisation
l’est un peu moins. Ses confessions de vieil homme sarcastique
face à sa propre fin s’écartent des sentiers
hardus et désolés de l’écrivain roumain
pour s’enliser dans des badinages sociaux de moindre envergure.
La
communauté du désespoir
Ami et admirateur
du « dieu de la catastrophe », Jaccard entremêle
anecdotes et commentaires sur Cioran et sur la « compagnie
» mentionnée dans le titre léger : écrivains
et philosophes désespérés, si possibles suicidés,
se relaient dans une célébration érudite et
acerbe du « savoir nocturne » dont Cioran est désormais
le chantre incontesté – vainqueur de Schopenhauer.
Prennent place au panthéon des lucides ténébreux
Otto Weininger, le hongrois Imre Kertesz, Clément Rosset,
Paul Rée, et beaucoup d’autres, qui ne peuvent qu’intéresser
le lecteur de Cioran – comme ils ont/auraient intéressé
Cioran lui-même.
Le style est souvent mordant, le rythme rapide, surtout dans les
premières pages de ce livre composé de courts chapitres,
petits essais ou récits condensés qui ont bien intégré
l’esthétique du fragmentaire à laquelle Cioran
s’est partout adonné. La fraternité d’esprit
qui a soudé l’amitié entre Cioran et Jaccard
est très sensible dans ce livre hommage, non seulement dans
le discours sur la mort ou sur le suicide, mais aussi dans le ton,
autrement juste que tout essai trop rigoureux. Loin d’un Salut
l’artiste laid et plat, artificiel et livresque, Jaccard
se laisse guider par ses souvenirs pour restituer un Cioran voyou,
à l’humour ravageur, arnaqueur détaché,
désabusé mais amusé, dont les livres constituent
l’escroquerie la plus réussie : ils auront permis à
Cioran de vivre 84 ans sans rien offrir à la vie que son
pessimisme, et même de devenir pour cela une véritable
star (Jaccard propose plusieurs anecdotes délectables
à ce sujet).
Un peu
de tenue, l’ami !
Mais si Jaccard
nous parle de Cioran, ce n’est pas vraiment parce qu’il
en parle bien, ni même pour parler de Cioran, mais parce que
Cioran a beaucoup compté pour Jaccard, et que Cioran
et compagnie est le livre-bilan de la vie de Jaccard,
dans lequel il s’abandonne aux interrogations poétiques
d’un vieil homme face à la mort, et aux plaisirs de
la mémoire, à défaut des plaisirs de la chair.
Même s’il est, ce faisant, fidèle à l’injonction
cioranienne de parler de soi, et non des autres, c’est ici
que le livre perd de sa profondeur, et - excusez le mot - de sa
«cioranicité».
| Jaccard
fait le point sur sa vie de littérateur, de cinéphile
et d’anti-psychanalyste « froid et calculateur »
— portrait d’un intellectuel suisse marginal, trop
étranger à la chaleur humaine roumaine pour nous
être aussi sympathique. Quant il en vient à ses
tourments de vieillard passablement libidineux, les bons mots
d’un homme moins « cruel » qu’indolent
ne rachètent plus une franchise que Cioran aurait considéré
comme une faute de goût, lui qui – Jaccard le souligne
in extremis – n’a jamais rien confié
de sa vie amoureuse, ni dans les livres ni dans la conversation.
Aux antipodes de l’élégance pudique de Cioran
(que l’aventure avec Friedgard Thoma ne saurait souiller),
le défilé de petites japonaises peinant à
sauver le vieux Jaccard est aussi fade que Lost in translation,
film mentionné à deux reprises et qui fait assurément
tache à côté de Hofmannsthal ou de Takuboku. |
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Et si l’on
songe à Woody Allen, ce n’est alors plus pour l’humour
et l’obsession de la mort, mais plutôt pour son trop
célèbre remariage et sa tendance au graveleux (tout
de même assez maîtrisée par le génie new-yorkais).
Tout Cioran et compagnie en pâtit
finalement : en laissant espérer qu’il pouvait s’agir
du meilleur livre écrit sur Cioran, dans certaines pages
fort réussies, plus « dans le ton » cioranien
que tout essai un tantinet systématique, Jaccard a placé
la barre trop haut, et peine à s’y tenir au-delà
du premier tiers de son œuvre, sombrant ici et là dans
une facilité par ailleurs assumée.
L’élève
piégé par le maître
En dernier lieu,
Jaccard scande trop le mépris de Cioran envers le littéraire
et l’écriture comme expression de soi (on écrit
toujours trop), pour ne pas tomber lui-même sous le coup de
cette condamnation. Le chapitre sur Nietzsche est symptomatique
: alors que la fine critique de Cioran contre l’enthousiasme
grossier de la prophétie du Surhomme fait mouche, les ajouts
du suisse Jaccard desservent, par leur injustice et par leur lourdeur
(« Nietzsche (…) nous gavait. (…) c’étaient
les montagnes russes au Luna Park »), à la fois
la thèse soutenue et les deux hommes qui la soutiennent :
c’est qu’une blague hilarante dans la conversation,
dans l’euphorie de l’instant, peut s’avérer
médiocre une fois couchée sur l’éternelle
blancheur du papier. (Cioran s’en est d’ailleurs rendu
compte après la publication de ces provocations sans grand
relief – au sein de l’œuvre entière - que
sont les Syllogismes de l’amertume.)
Roland Jaccard bénéficie assurément d’un
point de vue particulier pour comprendre Cioran, et l’on doit
le remercier pour son témoignage, unique, associé
à cette indépendance d’esprit qui a d’ores
et déjà assis la réputation de la plume alerte
de L’Imbécile (la revue) ; il semble pourtant
que ce franc-tireur ait lui aussi été escroqué
par l’écrivain roumain, lorsqu’il confie avoir
cru à l’une de ses assertions pleine de modestie et
d’humour, ainsi : « le grand secret en art est de
ne pas se donner de la peine (…) c’est aussi la leçon
que j’ai retenue de Cioran : “quelques aphorismes bâclés
sont bien suffisants pour ces pauvres Français” ».
Jaccard a bien appris la pose amère et nonchalante de Cioran,
mais celle-ci ne vaut pas grand’chose lorsqu’elle ne
sert plus à masquer une profondeur incompatible avec les
relations humaines, lorsque le masque frivole élude trop
le visage grave.
Peut-être touchons-nous ici à la différence
entre l’écrivain, superficiel à ses heures par
nécessité sociale, et le chroniqueur, superficiel
par déformation professionnelle : mais qu’importe ?
Laissons donc Jaccard en paix, comme il le demande, dans son Extrême-Orient
factice de « hara-kiri school girls » ridicules –
et sachons lui gré d’affûter notre désir
et notre plaisir de relire Cioran.
Nicolas
Cavaillès
(mars 2005)
Nicolas
Cavaillès, spécialiste de l'œuvre
de Cioran, lié à la Roumanie et à sa littérature,
poursuit, après des études de lettres et de philosophie,
des recherches autour de l'écriture, des manuscrits et de
la création artistique (critique génétique).

écrits
franco-roumains page thématique
voir
aussi, de Nicolas Cavaillès :
Le Dieu paradoxal de
Cioran de Simona Modreanu
(Editions du rocher, 2003)
Cioran, Oxus, coll. Les Roumains de
Paris
http://www.puf.com
http://www.puf.com/collection.php?col=G5
http://www.cioran.com
http://www.zulma.fr/AuteursDetail.asp?Id_Personne=49
http://www.jmolivier.ch/jaccard.htm
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