Poésie
du quotidien, beauté des choses.
IZUMI Kyôka
(1873-1939) est né quelques années après le
début de l'ère Meiji, un temps de bouleversements
sociaux, politiques et culturels qui marque l'entrée du Japon
dans la "modernité" ; véritable passionné
de littérature, il ira jusqu'à quitter sa ville natale,
Kanazawa, pour Tôkyô, afin de rencontrer Ozaki Kôyo,
qu'il admire — ce dernier l'emploie alors comme portier, lui
fournissant dans le même temps une aide précieuse dans
l'apprentissage du "métier" d'écrivain.
De prime abord, les deux récits (ou longues nouvelles ?)
que comporte ce recueil, La femme ailée et
Le camphrier (parus respectivement en 1897 et en 1899)
ne se ressemblent pas ; mais on y retrouve en filigrane le thème
de l'attachement filial, l’intérêt de l'auteur
pour les petites gens et le souci constant de décrire la
nature environnante (dénaturée ou non) le mieux possible,
comme pour nous faire partager un peu de sa beauté poétique,
tout en l'opposant subtilement aux mutations que les hommes lui
imposent.
Dans La femme ailée, le narrateur
déplie soigneusement quelques souvenirs d'enfance et pose
un regard profondément nostalgique sur l'existence qu'il
menait alors, une vie simple et pourtant comblée de petits
bonheurs, de drôles de contrariétés et de grands
questionnements. L'on se doute que le narrateur a grandi, mais le
récit conserve la fraîcheur et la spontanéité
que l'on attend d'un enfant et l'histoire, ou plutôt les historiettes,
avancent comme par à-coups, une idée en entraînant
une autre, sans suivre un ordre déterminé : déconstruction
chronologique voulue par l'auteur, qui tente ici de reproduire le
chaos d'une mémoire au travail et de sentiments qui ressurgissent
brièvement : d'abord l’amour profond éprouvé
pour sa mère, qui l'élève seule, dans une petite
maison (une "boîte") au pied d'un pont
: c'est elle qui a en charge de récolter le péage
du pont, leur seul moyen de subsistance. Leur isolement social relatif
favorise la symbiose mère-fils qui transparaît dès
les premières réminiscences et sur laquelle s'achèvera
le récit — un dénouement qui dégage une
indicible mélancolie. Puis vient l’incompréhension
de l’enfant face à l'aversion que semble éprouver
la maîtresse d'école pour ce jeune garçon qui
ose lui tenir tête et la contredire ; avec une candeur touchante,
il raconte à sa mère comment ses remarques ont pu
irriter cette femme arrogante, sans poésie et sans humour,
et perturber la leçon : "L'être humain est
une créature remarquable, bien au-dessus des arbres ou des
plantes, ça, tu peux le comprendre, tout de même ?"
lui dit la maîtresse. "Je ne comprenais pas. Non, penser
ainsi, je ne le pouvais pas (...) J'ai dit à la maîtresse
: "Mais, maîtresse, les fleurs sont plus jolies que vous
!"
 |
L'enfant,
partagé entre les vérités de sa mère
et celles que l'école tente de lui inculquer, vit un
vrai dilemme, et ne parvient pas toujours à réconcilier
deux visions diamétralement opposées du vivant.
Une façon pour l'auteur de transmettre quelques-unes
de ses conceptions éthiques : "Que nous soyons
hommes, chats, chiens, ours, c'est pareil, nous sommes tous
des êtres vivants" s'opposant ainsi aux maîtresses
d'école qui aimeraient faire passer l'homme devant les
autres créatures... On trouvera beaucoup d'autres choses
dans ce petit récit, des facéties d'un vieux singe
aux descriptions hautement burlesques des passants qui empruntent
le petit pont, que l'enfant compare à divers animaux
; de même, le titre de la nouvelle sera élucidé,
du moins en partie... Car ce texte, tout comme Le
camphrier, recèle aussi sa part d'obscurité,
de non-dit et de suspens, comme si l'auteur souhaitait ne pas
tout dévoiler, par pudeur mais aussi par souci poétique,
laissant ainsi au lecteur le soin de prolonger la rêverie. |
Si La
femme ailée se présente comme une série
désordonnée de brèves (et belles) évocations
contées à la première personne, il n'en va
pas de même pour Le camphrier, qui
déroule quelques heures de la vie d'un quartier de Tôkyô
— un petit coin isolé qui conserve encore quelques
particularités rurales, dans un monde, un paysage et une
société en mutation. Le récit est centré
autour de Yokichi, un jeune scieur, inquiet pour son père
alité, qui refuse de manger du poisson et préfère
se nourrir de tôfu, malgré sa faiblesse physique. On
retrouve là une préoccupation de La femme
ailée, le vieil homme considérant qu'il
ne peut infliger une quelconque souffrance à un être
vivant, fût-ce un poisson ; des réflexions qui poussent
le lecteur et les personnages à s'interroger sur la place
de l'homme dans la nature. O Shina, l'épouse du marchand
de tôfu, va même jusqu'à se demander si une feuille
d'arbre ne souffre pas elle aussi, tandis que Yokichi part scier
l’énorme tronc d'un camphrier que l'on a fait venir
des montagnes...
Dans le même temps, les multiples allusions à la modernisation
forcée du paysage en disent long sur les regrets et les pensées
de l'écrivain : « là, s'étire en
ligne droite un chemin grisâtre, au bord duquel sont plantés
à l'infini des pylônes électriques considérablement
inclinés, qui oscillent, tête ballante, vers l'avant
ou vers l'arrière. (...) De fait, pylônes et fils électriques
ne sont pas les seuls de travers : le ginkgo près du pont,
les saules sur la rive, le bord du toit de la maison de tôfu
(...) tout ce qu'on voit à l’entour est incliné.
Tout penche. ». Là, ce ne sont plus les animaux
à qui l'on prête des caractéristiques humaines
(ou vice-versa) mais la nature ou les objets qui composent le paysage.
Cette déstructuration topographique est renforcée
par d'autres remarques et plus loin, lors de cette même petite
visite guidée, on nous décrit le paysage comme «
mélancolique », « maussade
» : le « progrès » ambiant, loin d'être
le signe d'un renouveau, semble ici marquer la fin d'une époque,
endeuillant un paysage qui perd de sa beauté, tout en devenant
autre : « Chère terre vide et chimérique...
Donnera-t-elle, malgré tout, naissance à quelque chose
de beau ? » se lamente-t-on.
Et cependant, ce récit bref et étonnant ne manque
pas d'humour, en témoignent par exemple les politesses que
Yokichi et O Shina s'échangent, comme un jeu, et qui contiennent
leur part de suggestion érotique ; de même, la poésie
du phrasé et des évocations est d'importance, ce que
l'auteur réaffirme dans quelques paragraphes qui jouent le
rôle de prologue, et dans lesquels il examine la fonction
du chant du travailleur face aux rudesses de l’existence :
« il se libère de sa fatigue et efface de son esprit
toutes choses et pensées inutiles ou plutôt... Il cherche
à se divertir de ses peines, à dissiper ses chagrins,
à oublier l'amour, à boire ses larmes... »
En ramenant ainsi le poétique dans le quotidien prosaïque
des gens du peuple, IZUMI Kyôka réconcilie deux mondes
et affirme ses penchants humanistes.
Cet ouvrage très complet, outre les récits, comporte
aussi une chronologie, une préface de Dominique Danesin-Komiyama,
une liste de traductions et de nombreuses notes très utiles
(expliquant le plus souvent quelques points de traductions délicats
et des particularismes culturels) ; jusqu'à présent,
IZUMI Kyôka a peu été traduit en français,
si on observe le grand nombre de publications dont son oeuvre fait
l'objet en anglais (traductions, essais, biographie, colloques...)
; hormis Une femme fidèle et L’Histoire
de Biwa (P.Picquier, 1998 et 2002), deux à
trois nouvelles publiées dans des anthologies, et ce nouvel
ouvrage, on connaît peu et mal ce contemporain d'Akutagawa,
de Sôseki et d'Arishima, pour n'en
citer que quelques-uns ; aussi, on osera espérer que sur
sa lancée, la traductrice nous gratifiera prochainement d'autres
textes (les « romans à idées » ou bien
les oeuvres fantastiques et gothiques) de ce grand auteur désormais
reconnu en tant que "classique", au Japon comme aux Etats-Unis.
B.Longre
(janvier 2004)

du
même auteur : Une femme fidèle
/ L'histoire de Biwa (1998, P. Picquier)
traduction
en anglais de Koya Hijiri (The Saint of Mt. Koya)
http://www.intangible.org/Features/koya/koyahome.html
http://www.city.kamakura.kanagawa.jp/english/bunjin/izumi_e.htm
http://www.f.waseda.jp/mjewel/jlit/awards/awards.html |