Orchis Militaris
traduit du néerlandais par Koenrad Tommissen, postface de Jan H. Mysjkin Editions Comp’act, 2003

 

Ivo Michiels, né en 1923, est considéré comme un maître en écriture par la jeune génération des écrivains flamands. Auteur de scénarios de cinéma (Femme entre chien et loup d’André Delvaux, d’après son propre roman), d’un Journal brut (deux tomes publiés en français chez Actes Sud en 1987 et 1990), et surtout de cycles romanesques dont on commence à pouvoir lire quelques échantillons en français, il éprouva à l’égard de Samuel Beckett une admiration dont témoigne un ensemble de pièces radiophoniques, Samuel, ô Samuel (1973), « S.O.S. » littéraire et vocal lancé sur les ondes.

Beckett considérait ainsi Orchis Militaris : « le livre le plus accompli quant à la forme, que j’ai lu en 1969 ». Il était donc juste que ce roman, publié en flamand en 1968 et formant l’une des cinq parties du Cycle Alpha, fût enfin traduit en français, ce dont on peut être reconnaissant aux éditions Comp’Act et au traducteur Koenrad Tommissen.

A priori, cette écriture des années 1960 pourrait faire penser à ce qu’on appelé en France le « Nouveau Roman » (le parrainage et les appréciations de Beckett n’y seraient pas étrangers) : structure cyclique ou hélicoïdale, esthétique de la répétition, récit tirant au moins autant du côté poétique que du côté narratif... Mais le caractère expérimental de cette prose répond à une idée et à une technique répandues par le futurisme, celles du simultanéisme. Dans ce chant de la guerre (thème constant chez Michiels), l’auteur détourne l’esthétique développée par Marinetti selon laquelle « la guerre est belle » : l’orchis militaris, espèce d’orchidée que l’on appelle en néerlandais « petit soldat », figure la beauté militaire, mais une beauté qui n’occulte pas la souffrance universelle.

On assiste en quelque sorte à une tentative globalisante d’épuisement du thème, par le ressassement des faits, gestes et paroles de violence et de douleur, la répétition, figure musicale s’il en est, donnant à l’écriture une tonalité tendant à l’envoûtement. Roman musical, poétique, chant du monde belliqueux et souffrant, sans héros ni victime nommés, où tous sont héros et victimes.
Pour les rééditions à venir, que l’on espère, adressons une requête au traducteur et aux correcteurs : que soient supprimées les trop nombreuses coquilles et fautes d’orthographe qui, par leur accumulation, agacent le lecteur et faussent forcément son cheminement le long des variations du livre.

Jean-Pierre Longre
(mai 2003)

Jean-Pierre Longre, enseignant en littérature du XXème siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse sur Raymond Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains contemporains et sur la comparaison des langages littéraire et musical. Il a participé à l'édition des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie, Belgique, Québec).

 

http://www.lettresfrontiere.net/compact_texte.htm

http://www.librairie-compagnie.fr/pays_bas/auteurs/m/michiels.htm