Le lecteur de Tchékhov
Valéri Iskhakov

traduit du russe par Régis Gayraud
Fayard, 2008

 

 


Dérangements livresques

Ingénieur de formation né en 1949, Valéri Iskhakov vit à Ékaterinbourg. Il en va de même pour son héros, ingénieur naval tombé à ses risques et périls dans la littérature. Difficile pourtant de parler d'un héros du Lecteur de Tchékhov. Le premier narrateur, chroniqueur et critique littéraire, observe un fait singulier : lire aux alentours de minuit fait ralentir en lui le temps qui passe alentour, ou ce qui revient au même accélère les processus de son cerveau. Quelques minutes suffisent alors pour absorber ce qui nécessite d'habitude quatre heures. L'inverse pourrait se produire aussi, le principe de réalité se trouvant mis à mal aujourd'hui par la prolifération du virtuel. Mise en abyme de la fiction par elle-même à la façon d'un Borges, parabole humoristique sur le dérangement mental des grands lecteurs, le livre d'Iskhakov illustre aussi cette loi non écrite du quotidien moderne, habité par les simulacres que génère la technologie : le virtuel tend à devenir réalité. Ainsi germe le sujet d'un possible roman, dans lequel une lecture de quelques jours ferait franchir au héros quatorze ans de temps réel. Comme si, par exemple, « notre lecteur imaginaire » du Comte de Monte Cristo passait quatorze ans au château d'If avec l'abbé Faria, partageant sa captivité et vieillissant en sa compagnie. C'est d'ailleurs ce qui arrive au protagoniste, devenu dans l'intervalle traducteur de Dumas père (quatorze ans de labeur pour cinquante tomes) et figure d'un roman russe où il s'appelle Édouard Dénissov.

Ce nom désigne aussi l'auteur d'un livre servant de pivot aux changements de rôles sur lesquels Iskhakov construit son propre roman. Dénissov multiplie les contrats de travail qui modifient chaque fois son statut, lecteur de base, auteur, traducteur, Lecteur patenté. Dans cette fiction-gigogne deux livres « se lisent tranquillement l'un l'autre » sur la table du narrateur (est-ce encore bien lui ? et comment se nomme-t-il au juste ?), Le Contrat du Littérateur par Édouard Dénissov et Le Lecteur de Tchékhov par Dmitri Gourov. Tandis que le héros du premier s'immerge dans Dumas, celui du second, assis dans le tramway n°6 (réminiscence tchékhovienne d'une salle d'hôpital psychiatrique), se plonge dans le Contrat du Littérateur, avant de devenir pour de bon, si l'on ose dire, Lecteur de Tchékhov. On embauche ce dernier pour faire la lecture une heure par jour à l'un de ces 'nouveaux Russes' qui peuvent s'offrir tous les plaisirs, y compris celui de redécouvrir La Dame au petit chien. Un emploi presque comme un autre, avec contrat en bonne et due forme. À ceci près qu'après avoir mimé en costume la mort de l'écrivain, énonçant dans un dernier souffle le fameux « Ich sterbe », notre Lecteur disparaît, défunt selon toute apparence, cédant la place au nouveau détenteur du rôle-titre. Le Lecteur de Tchékhov est donc moins un personnage qu'une fonction transférable d'un employé à un autre. Il incarne surtout la fonction-lecteur que revêt un quidam quelconque (lecteur du roman d'Iskhakov aussi bien), voué à disparaître dès qu'une identité imaginaire prend corps (ici, par le jeu théâtral mimant Tchékhov en personne) au point de ressembler trait pour trait au réel.

Le procédé du lector in fabula, cher à Umberto Eco (le narrateur lit son Pendule de Foucault), se répète plusieurs fois, emboîtant les niveaux d'énonciation jusqu'au vertige. Gourov, apparu dans les pages du Lecteur de Tchékhov, se met à lire Le Contrat du littérateur. Lequel, après avoir été un roman, devient la Biographie d'un lecteur. S'y retrouvera qui peut, c'est-à-dire personne. Redoublements spéculaires comme dans une fiction de Robbe-Grillet à la énième puissance, interversion des rôles en cascade, duplications en série, « il y a de quoi devenir fou». D'autant que le lecteur-traducteur de Dumas, qui sous ses airs dégagés a tout d'un obsessionnel, se plaît à spéculer comme pour surenchérir dans la complication : et s'il payait un nègre littéraire pour accomplir sa tâche ? Et si ce dernier lui demandait de le remplacer moyennant finances ? Iskhakov dessine boucle sur boucle et n'abandonne un leurre que pour en amorcer un autre.

Le réel perd-il toute consistance dans ces jeux post-modernes qui le pulvérisent ? Une borne fixe demeure, qui résiste au dérèglement des coordonnées temporelles et au tourniquet des positions réversibles. Elle n'a rien d'une coupure ontologique (irréel/réel) ou existentielle (vie/mort), ce n'est qu'une date, mais cruciale. La traduction des œuvres complètes de Dumas a commencé avant 1991 et prend fin après cette date. Entre l'ancien et le nouveau régimes, de l'ère soviétique à l'époque nouvelle bien des choses ont changé dans le monde des livres. La bibliothèque centrale de la ville, « tombée au degré le plus bas de la misère », a été rachetée par un industriel et mécène qui ne tardera guère, après avoir rénové les lieux dans le genre grandiose et clinquant, à lui donner son nom. Les Éditions-92, où le traducteur allait fièrement porter ses premiers volumes, sont privatisées et les honoraires promis ne valent plus grand chose après le « bazar financier » des années Eltsine. Pourtant, si marquée soit-elle, la coupure historique ne peut rien contre cette durée élastique qui fait de la lecture une activité incommensurable au temps des horloges et des calendriers, un opérateur d'imaginaire tout personnel, irréductible à la marche du collectif (soviétique ou postviétique, peu importe), le dérangement par excellence.

Le Lecteur de Tchékhov ressemble d'abord à un canular. On l'entame avec scepticisme au vu de ses artifices narratifs et d'une désinvolture affectée qui semblent parfois laborieux. Mais l'engrenage ludique se met en marche et on se laisse prendre, finalement, à cette variation sur le thème classique du romanesque envahissant la réalité. L'imaginaire livresque n'appartient pas qu'au protagoniste, comme avec Don Quichotte ou Emma Bovary, il se forme dans l'esprit du lecteur lui-même. Qui lit Iskhakov - vous, moi - se confond tour à tour avec Dénissov, avec Gourov, avec le « lecteur imaginaire » introduit par chacun d'eux dans son propre texte, ou avec ce « lecteur banal » qui refait surface à la fin sans perdre son statut fictif. Qui est donc le lecteur d'Iskhakov ? À chacun de répondre s'il peut. En attendant, ce livre enrichit d'un nouvel opus l'imaginaire de la bibliothèque universelle.

Françoise Genevray
(mai 2008)


Françoise Genevray est maître de conférences en littérature générale et comparée à l’Université Jean-Moulin Lyon III.

 

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