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Dérangements livresques
Ingénieur
de formation né en 1949, Valéri Iskhakov vit à
Ékaterinbourg. Il en va de même pour son héros,
ingénieur naval tombé à ses risques et périls
dans la littérature. Difficile pourtant de parler d'un héros
du Lecteur de Tchékhov. Le premier
narrateur, chroniqueur et critique littéraire, observe un
fait singulier : lire aux alentours de minuit fait ralentir en lui
le temps qui passe alentour, ou ce qui revient au même accélère
les processus de son cerveau. Quelques minutes suffisent alors pour
absorber ce qui nécessite d'habitude quatre heures. L'inverse
pourrait se produire aussi, le principe de réalité
se trouvant mis à mal aujourd'hui par la prolifération
du virtuel. Mise en abyme de la fiction par elle-même à
la façon d'un Borges, parabole humoristique sur le dérangement
mental des grands lecteurs, le livre d'Iskhakov illustre aussi cette
loi non écrite du quotidien moderne, habité par les
simulacres que génère la technologie : le virtuel
tend à devenir réalité. Ainsi germe le sujet
d'un possible roman, dans lequel une lecture de quelques jours ferait
franchir au héros quatorze ans de temps réel. Comme
si, par exemple, « notre lecteur imaginaire » du Comte
de Monte Cristo passait quatorze ans au château d'If avec
l'abbé Faria, partageant sa captivité et vieillissant
en sa compagnie. C'est d'ailleurs ce qui arrive au protagoniste,
devenu dans l'intervalle traducteur de Dumas père (quatorze
ans de labeur pour cinquante tomes) et figure d'un roman russe où
il s'appelle Édouard Dénissov.
Ce nom désigne
aussi l'auteur d'un livre servant de pivot aux changements de rôles
sur lesquels Iskhakov construit son propre roman. Dénissov
multiplie les contrats de travail qui modifient chaque fois son
statut, lecteur de base, auteur, traducteur, Lecteur patenté.
Dans cette fiction-gigogne deux livres « se lisent tranquillement
l'un l'autre » sur la table du narrateur (est-ce encore
bien lui ? et comment se nomme-t-il au juste ?), Le Contrat
du Littérateur par Édouard Dénissov et
Le Lecteur de Tchékhov par Dmitri Gourov. Tandis que
le héros du premier s'immerge dans Dumas, celui du second,
assis dans le tramway n°6 (réminiscence tchékhovienne
d'une salle d'hôpital psychiatrique), se plonge dans le Contrat
du Littérateur, avant de devenir pour de bon, si l'on
ose dire, Lecteur de Tchékhov. On embauche ce dernier pour
faire la lecture une heure par jour à l'un de ces 'nouveaux
Russes' qui peuvent s'offrir tous les plaisirs, y compris celui
de redécouvrir La Dame au petit chien. Un emploi
presque comme un autre, avec contrat en bonne et due forme. À
ceci près qu'après avoir mimé en costume la
mort de l'écrivain, énonçant dans un dernier
souffle le fameux « Ich sterbe », notre Lecteur
disparaît, défunt selon toute apparence, cédant
la place au nouveau détenteur du rôle-titre. Le Lecteur
de Tchékhov est donc moins un personnage qu'une fonction
transférable d'un employé à un autre. Il incarne
surtout la fonction-lecteur que revêt un quidam quelconque
(lecteur du roman d'Iskhakov aussi bien), voué à disparaître
dès qu'une identité imaginaire prend corps (ici, par
le jeu théâtral mimant Tchékhov en personne)
au point de ressembler trait pour trait au réel.
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Le
procédé du lector in fabula, cher à
Umberto Eco (le narrateur lit son Pendule de Foucault),
se répète plusieurs fois, emboîtant les
niveaux d'énonciation jusqu'au vertige. Gourov, apparu
dans les pages du Lecteur de Tchékhov, se met
à lire Le Contrat du littérateur. Lequel,
après avoir été un roman, devient la Biographie
d'un lecteur. S'y retrouvera qui peut, c'est-à-dire
personne. Redoublements spéculaires comme dans une fiction
de Robbe-Grillet à la énième puissance,
interversion des rôles en cascade, duplications en série,
« il y a de quoi devenir fou». D'autant
que le lecteur-traducteur de Dumas, qui sous ses airs dégagés
a tout d'un obsessionnel, se plaît à spéculer
comme pour surenchérir dans la complication : et s'il
payait un nègre littéraire pour accomplir sa tâche
? Et si ce dernier lui demandait de le remplacer moyennant finances
? Iskhakov dessine boucle sur boucle et n'abandonne un leurre
que pour en amorcer un autre. |
Le réel
perd-il toute consistance dans ces jeux post-modernes qui le pulvérisent
? Une borne fixe demeure, qui résiste au dérèglement
des coordonnées temporelles et au tourniquet des positions
réversibles. Elle n'a rien d'une coupure ontologique (irréel/réel)
ou existentielle (vie/mort), ce n'est qu'une date, mais cruciale.
La traduction des œuvres complètes de Dumas a commencé
avant 1991 et prend fin après cette date. Entre l'ancien
et le nouveau régimes, de l'ère soviétique
à l'époque nouvelle bien des choses ont changé
dans le monde des livres. La bibliothèque centrale de la
ville, « tombée au degré le plus bas de
la misère », a été rachetée
par un industriel et mécène qui ne tardera guère,
après avoir rénové les lieux dans le genre
grandiose et clinquant, à lui donner son nom. Les Éditions-92,
où le traducteur allait fièrement porter ses premiers
volumes, sont privatisées et les honoraires promis ne valent
plus grand chose après le « bazar financier
» des années Eltsine. Pourtant, si marquée soit-elle,
la coupure historique ne peut rien contre cette durée élastique
qui fait de la lecture une activité incommensurable au temps
des horloges et des calendriers, un opérateur d'imaginaire
tout personnel, irréductible à la marche du collectif
(soviétique ou postviétique, peu importe), le dérangement
par excellence.
Le
Lecteur de Tchékhov ressemble d'abord à
un canular. On l'entame avec scepticisme au vu de ses artifices
narratifs et d'une désinvolture affectée qui semblent
parfois laborieux. Mais l'engrenage ludique se met en marche et
on se laisse prendre, finalement, à cette variation sur le
thème classique du romanesque envahissant la réalité.
L'imaginaire livresque n'appartient pas qu'au protagoniste, comme
avec Don Quichotte ou Emma Bovary, il se forme dans l'esprit du
lecteur lui-même. Qui lit Iskhakov - vous, moi - se confond
tour à tour avec Dénissov, avec Gourov, avec le «
lecteur imaginaire » introduit par chacun d'eux dans son propre
texte, ou avec ce « lecteur banal » qui refait surface
à la fin sans perdre son statut fictif. Qui est donc le lecteur
d'Iskhakov ? À chacun de répondre s'il peut. En attendant,
ce livre enrichit d'un nouvel opus l'imaginaire de la bibliothèque
universelle.
Françoise
Genevray
(mai 2008)
Françoise Genevray
est maître de conférences en littérature générale
et comparée à l’Université Jean-Moulin
Lyon III.

http://www.fayard.fr
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