Christopher
Banks, célèbre détective anglais des années
trente, se souvient ; son enfance à Shangai dans le quartier
international, son ami japonais Akira, son "oncle" Philippe
et la seule affaire qu'il n'a jamais pu encore résoudre :
la disparition subite de son père, puis celle de sa mère,
une affaire qui, à l'âge de dix ans, l'obligea à
partir pour l'Angleterre, terra incognita.
Peu à peu, les évocations se font plus vivaces et
minutieuses, des visages oubliés réapparaissent et
les souvenirs associés à l'enlèvement de ses
parents s'ajoutent les uns aux autres pour former un vaste puzzle
auquel il manque pourtant des pièces. Christopher est alors
persuadé que seul un séjour à Shangai, à
la veille d'un inévitable tumulte planétaire, peut
lui permettre d'enfin retrouver ses parents.
Que l'on ne se méprenne pas : le narrateur a beau être
un irréprochable détective dans la lignée d'un
Hercule Poirot, en apparence perspicace, et sachant ménager
un suspense théâtral, ce roman n'a rien de policier
; c'est plutôt un récit rétrospectif, une exploration
du souvenir et une réflexion sur sa valeur et sa fonction.
A Shangai, la mémoire de Banks semble soudain défaillante
: il ne reconnaît plus bien sa ville natale et le quartier
international lui paraît être un univers artificiel
dans lequel s'agitent diplomates et financiers de pacotille qui
ne contrôlent plus les événements, un monde
où tout n'est qu'amusement, peu dérangé par
les échanges guerriers entre Chinois et envahisseurs Japonais
qui se déroulent tout près.
Et Banks continue d'enquêter, se fiant à des souvenirs
érodés par le temps, s'égarant peu à
peu dans le labyrinthe de sa mémoire, tout comme il se perd
dans le dédale des ruelles chinoises, dans un quartier où
il est convaincu de retrouver ses géniteurs. Malgré
l'apparente solidité du personnage, la spirale du souvenir
(si parfaitement incarnée par la structure narrative) l'entraîne
dans une illusion permanente et ce roman est aussi celui des faux-semblants,
de la mémoire peu fiable et de l'enfance idéalisée,
dans un monde en sursis. Sa quête ne sera néanmoins
pas vaine en dépit de ses grandes espérances. En témoigne
ce passage révélateur : "Une de nos poétesses
japonaises (...) a écrit comment notre enfance devient un
pays étranger une fois que l'on a grandi". "Eh
bien, Colonel, c'est un pays qui m'est si peu étranger. (...)
C'est l'endroit où j'ai continué à vivre toute
ma vie. C'est maintenant que j'entame le voyage qui m'en éloignera".
Kazuo Ishiguro,
romancier incomparable, auteur du très célèbre
Les Vestiges du jour (Booker Prize, version cinématographique
...), déraciné notoire et britannique dans l'âme,
nous livre un roman touchant et fulgurant qui s'inscrit parfaitement
dans une oeuvre déjà fondamentale.
Blandine
Longre
(décembre 2000)

Chine,
du côté des livres
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