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Bombay
minimum city
Bombay occupe
aujourd’hui une place de choix dans le roman indien de langue
anglaise. Cette promotion littéraire de la mégapole,
dont témoigne par ailleurs le roman britannique, français
ou américain sur l’Inde, doit beaucoup aux vedettes
internationales comme Salman Rushdie (Les Enfants de minuit,
Le Dernier soupir du Maure) et Rohinton Mistry (L’Équilibre
du monde, Une simple affaire de famille), mais aussi à
leurs cadets comme Firdaus Kanga (Grandir), Ardashir Vakil
(Beach Boy), Vikram Chandra, Thrity Umrigar ou Siddarth
Dhanvant Shangvi. Le récent Salon du Livre de Paris (mars
2007), dont l’Inde était l’invitée d’honneur,
nous révèle la génération suivante et
une nouvelle moisson dans l’écriture de Bombay, grâce
aux traductions d’Altaf Tyrewala (Aucun dieu en vue,
Actes Sud, 2007), de Meher Pestonji (Dans les rues de Bombay,
Mercure de France, 2007) et d’Anosh Irani (Le
Chant de la cité sans tristesse, Philippe Rey,
2007). Né à Bombay en 1974 et installé à
Vancouver depuis 1998, Anosh Irani a publié au Canada ce
second roman intitulé The Song of Kahunsha
(2006). Contrastant avec l’enquête vaste et touffue
publiée par Suketu Mehta sous le titre Maximum City,
Bombay Lost and Found (2004, traduit en 2006 chez Buchet-Chastel),
Le Chant de la cité sans tristesse
offre une vision plus restreinte de la ville : personnages en petit
nombre, milieu social limité, horizon borné à
la survie quotidienne. « Bombay minimum city », voilà
l’univers de Chamdi, petit dur à l’âme
tendre, protagoniste de cette fiction que la presse anglo-saxonne
a aussitôt rapprochée d’Oliver Twist.
Chamdi n’a que dix ans et un corps d’une maigreur stupéfiante,
mais un caractère affirmé et une propension au rêve
qui l’aident à résister aux cruautés
du monde, sans les lui épargner. Son prénom («
un garçon à la tête dure ») lui vient
de la douce Mrs Sadiq, directrice de l’orphelinat auprès
duquel son père l’a abandonné. Cette femme l’élève
avec beaucoup d’affection, mais la maison doit fermer et Chamdi
décide qu’il « doit quitter l’orphelinat
avant que l’orphelinat ne le quitte ». La découverte
de Bombay, le Bombay des affamés, commence une fois passée
la porte de cet abri protecteur. La narration obéit dès
lors au regard interrogateur de l’enfant explorant le quartier
où il s’installe, s’arrêtant aux détails
qui l’intriguent et revenant avec amour sur ceux, si modestes
soient-ils, qui le fascinent. Point de longues descriptions : les
aperçus réalistes émaillent le récit
sous forme de touches rapides, comparables à des instantanés
photographiques saisis au fil des allées et venues du héros.
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Chamdi
se fait des compagnons d’infortune, Sumdi et Guddi, à
peine plus âgés que lui, qui l’entraînent
dans une tentative de cambriolage destinée à sauver
leur mère folle et impotente. L’expédition
avorte à la faveur d’un coup de théâtre
que l’on se garde de dévoiler ici, mais le jeune
héros tombe sous la coupe d’un adulte qui exploite
les enfants des rues. Chef de gang et milicien en chemise noire,
le brutal Anand Bhaï incarne de surcroît la dérive
criminelle de la propagande extrémiste menée par
les partisans de l’Hindutva : « aucun hindou
ne sera en sûreté tant qu’il y aura des musulmans
dans ce pays », proclame-t-il. L’action se
déroule en janvier 1993 : des fanatiques hindous ayant
détruit la mosquée Babri dans la lointaine Ayodhya,
les violences intercommunautaires se répandent à
travers Bombay, avec leur cortège d’attentats et
de représailles sauvages. |
Ce récit
picaresque, mené dans un style très sobre qui ne le
rend pas moins émouvant, relate un apprentissage du monde
sur fond de misère, d’ignorance et d’oppression.
Un monde à l’envers, où l’on dit d’un
mendiant « qu’il est chanceux parce qu’il
n’a pas de jambes » et peut plus facilement apitoyer
les passants. « La ville est jonchée d’enfants
comme Chamdi » qui dorment à même les trottoirs,
les marches des boutiques ou la poussière des chemins défoncés.
Pour survivre à Bombay, il faut savoir y faire son cinéma,
le mendiant doit jouer le mendiant : « Salis-toi le visage,
tu es trop propre […] Arrête de marcher comme si le
monde t’appartenait. Tu dois porter le poids du monde sur
tes épaules. D’ici un jour ou deux, tu vas te mettre
à le sentir, de toute façon ». L’auteur
évite pourtant tout misérabilisme, car ses personnages
ne s’apitoient pas sur eux-mêmes. Leur générosité
sans emphase trouve des voies imprévues pour aider autrui
- notons le caractère positif des figures féminines.
Candide, mais volontaire et obstiné, Chamdi s’en remet
surtout à l’imagination pour s’évader
et pour s’abstraire des limites de son expérience :
« dès qu’il entend la sonnette d’un
vélo, il sait ce qu’il doit faire, il doit utiliser
ce son pour voyager, il doit permettre au dring-dring de le soulever,
de l’emmener là où cette sonnette a été,
que ce soit dans la dureté des rues de la ville, ou sur le
gravier de petits chemins et des allées ». L’enfant
s’applique à absorber peu à peu chaque parcelle
d’une réalité terrible encore neuve à
ses yeux et souvent déroutante. Mais il goûte aussi
le ciel, les lumières, les couleurs et « invente
de la magie là où il n’y en a pas ».
Les images qu’il porte dans sa tête (celle des fleurs
de bougainvillées, ou de chevaux attelés à
une calèche) lui sont aussi précieuses que les choses
matérielles dont dépend son existence. Il s’invente
même une langue surnaturelle, celle que l’on parle à
Kahunsha, la cité sans tristesse où l’on vivra
un jour tous ensemble sans se faire de mal.
Cette utopie forge sa résistance. Anand Bhaï oblige
Chamdi à commettre un geste terrible qui met fin à
son innocence. Ses espoirs semblent alors détruits, mais
la voix d’or de Guddi, mêlée à l’infini
de l’horizon marin contemplé par les deux enfants,
le réconforte et lui rend son courage : la beauté
peut sauver une âme, sinon le monde. Peut-être n’y
aura-t-il jamais nulle part de cité sans tristesse, mais
ce chant est un gage d’amitié qui ne s’oublie
pas.
Françoise
Genevray
(avril 2007)
Françoise Genevray,
maître de conférences en littérature générale
et comparée à l’Université Jean-Moulin
Lyon III, a publié notamment une étude sur «
Bombay dans la fiction britannique et française (1980-2004)
», L’Usage de l’Inde dans les littératures
française et européenne (XVIIIe-XXe siècles),
éd. Kailash, Paris et Pondichéry, 2006.

http://www.philippe-rey.fr
Littératures
indiennes
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