La fille aux rubans bleus
L’avant-scène théâtre, coll. Quatre-vents, 2005

 

Changer l'humanité ?

Créée le mois dernier, La fille aux rubans bleus, au titre trompeur, fait simultanément l'objet d'une parution : ou comment permettre à un texte savoureux de franchir l'espace clos de la scène, de le rendre accessible au plus grand nombre, en particulier aux lecteurs désireux de goûter aux bienfaits d'une lecture, certes démesurément cynique mais sans fard, du monde et de l'humain.

pièce créée en mars 2005 - au Théâtre de la ville – Les Abbesses

Mise en scène René Loyon
collaboration artistique Yedwart Ingey
décor Vincent Tordjman
lumières Laurent Castaingt
son Françoise Marchessau
costumes Nathalie Martella
maquillages, coiffures Sandrine Roman

avec Jean-Claude Durand, Yedwart Ingey, Olivier Werner, Marie Delmarès

les ABBESSES
31 rue des Abbesses
Paris 18e
01 42 74 22 77

La trame en est simple : Marie Dupond, jeune oie blanche de quinze ans, tombe sous le charme viril du capitaine Pierre Delcroix - sous les ordres duquel feu son père combattait -, un soldat rompu aux «nécessaires» cruautés guerrières et aux désirs féminins ("moi, les femmes que j'aime, je les tiens à distance."), et qui ne prend pas de pincettes, ni avec les femmes qu’il attire dans son lit, ni avec les « Nha-qués » qu'il torture... des actes valeureux qu’il raconte sans hésitation dans le détail à Marie (après l'amour, il va de soi) en lui lançant : "Qu'est-ce que tu crois ? Que la guerre, c'est une partie de plaisir ? Qu'on y va pour se chatouiller le nombril ?"
Ce que la très jeune épousée voit comme de l'indélicatesse est l'un des traits majeurs d’un personnage qui déroute par sa franchise et par un langage sans fioritures, entre auto-dérision et sarcasme destiné aux autres ; car l'intrigue se déroule loin des salons parisiens ou des mondanités diplomatico-bourgeoises : nous sommes en Indochine, la mainmise française touche à son terme mais la guerre coloniale bat encore son plein, ainsi qu'en témoigne le bruyant prologue, chaos sonore mettant en place le contexte et mise en voix off des échanges entre soldats, lors d'une opération antiguérilla des troupes coloniales menée par Delcroix, durant laquelle le père de Marie est abattu.

La fille aux rubans bleus est une œuvre ouvertement dérangeante où s'affrontent le pragmatisme prosaïque d'un homme odieux, sans scrupules (et la mère de Marie, son pendant féminin, ne cesse de lui faire écho) et la vision idyllique qu'une toute jeune fille se fait de l'amour, tant elle s’est bercée de rêves imbéciles ; de telle sorte que même si Delcroix incarne tout ce qu'il y a de plus terrifiant en l’homme (son cynisme, son racisme et son machisme n’en étant qu'un échantillon), on aura tendance à adhérer à son discours, à y lire la lucidité d'un homme sans illusion (ni sur le monde, ni sur sa nature profonde) qui a su éviter toutes les chausse-trapes de l'existence, tout comme il est passé au travers de la mitraille de l'ennemi. La fille aux rubans bleus est bien du théâtre, illustration glaçante d'une humanité aux abois, immunisée contre le leurre du bonheur, foncièrement malfaisante, par nécessité ou par goût ; mais on le lit aussi comme un roman, l'auteur multipliant les expérimentations narratives : des dialogues, bien sûr, mais aussi de nombreuses lettres, récitées par le destinataire et/ou l’expéditeur - en l'occurrence Marie et Pierre : l'auteur propose ainsi un procédé permettant la mise en théâtre de cette relation épistolaire plutôt cocasse, la dichotomie entre les deux personnages étant évidente dès le départ :

Pierre : une enveloppe rose.
« Pour Monssieur le capitaine Delcroix ».
Monsieur avec deux « s ». L'animal est du genre femelle, de l'espèce inculte. Mariée ? Veuve? Célibataire ? Une Indigène en mal de noces ? Mystère. (Il ouvre la lettre)
«Monssieur, j'aurais bientôt quinze ans. Je m'appelle Marie. J'ai dansé avec vous l'autre soir au mess des officiers. »
Chiasse ! La fille à Dupond. Pauvre gamine, qu'est-ce qu'elle cherche ? Un père ? Un mari ? On s'en fout. Poubelle.

Autre personnage, autre fonctionnement : le discours - celui de Pierre junior (né de l’union presque contre-nature de Marie et du capitaine) - qui a tout du monologue intérieur, cependant adressé à son père ou au lecteur / spectateur. Le garçon, abandonné par sa mère et négligé par son père, porte un regard rétrospectif courageux sur son histoire et celle de ses parents, et il intervient régulièrement (alors qu'il est un adulte) entre deux séquences du passé, pour guider notre vision des événements et les commenter, en déplorant la complexité de son histoire, se nourrissant de la haine qu'il éprouve pour son terrible père hanté par la mort, qu’il n'a cessé de répandre. On retrouve le classique conflit oedipien qui sépare les pères des fils, ici accentué par les tragiques circonstances historiques dans lesquelles s'inscrit l'intrigue – La Treizième cible d’Arnauld Pontier est un roman qui déroule ce thème avec excellence (entre Indochine et Algérie) ; on retrouve aussi, en filigrane, cette idée dans l’excellente pièce de Martin Crimp, Tendre et cruel, avec, en scène, un avatar contemporain du général Héraclès.

L’Histoire collective fait corps avec l’histoire privée, et les personnages ne peuvent s'en débarrasser : quand bien même le récit des trois existences brisées de Marie, de Pierre et de leur fils se lit comme un drame intime, il ne peut se détacher des contingences coloniales, l'image de l'oppression qu'un pays exerce sur un autre fonctionnant comme la parfaite métaphore filée de la coercition paternelle et maritale exercée par Delcroix, colonisateur dans l’âme, monstre totalitaire que la guerre a poussé aux confins d’une humanité chancelante.

Parlant de la guerre d'Indochine, René Loyon, metteur en scène, qui signe une brève mais éclairante préface, revient ainsi sur le point de jonction entre histoire privée et Histoire collective : « elle concentre, jusqu'à la caricature, toutes les tares constitutives du système de domination coloniale. Celui-ci, et son intolérable injustice, n'est pas dans La fille aux rubans bleus une simple toile de fond exotique : il est présent dans les têtes et les corps, commande les conduites, suscite les révoltes et avilit les âmes. C'est le terreau même des racines de la haine. » Une intervention qui rejoint les réflexions d’Edward Bond, auteur sans illusions et qui croit cependant aux dramaturges considérant le théâtre comme un formidable outil d’éveil, de réparation et de compréhension de l'humain ; Yedwart Ingey est de ceux-là : quand bien même la rédemption tarde à venir, elle intervient en fin de parcours comme le signe d’une purification possible, même posthume, et d'un retour vers une humanité que l'on aurait pu croire anéantie à jamais.

B. Longre
(avril 2005)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice depuis 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

http://www.avant-scene-theatre.com/

http://www.theatredelaville-paris.com/theatre/cadre_theatre.htm