Imbroglius
Magnard jeunesse 2004
à partir de 13 ans


Polar futuriste

L’action se situe en 2202 à Lo-Nast, mégalopole qui « de loin ressemble à une table sur laquelle on aurait entassé des livres jusqu’à une hauteur déraisonnable ». Les tours serrées de la ville, hautes de deux à trois cents étages, s’élancent vers les nuages. Il n’est pas rare que plusieurs familles y occupent, par économie, le même « appartagement ». Pour se déplacer d’une « atterri-terrasse » à l’autre, les Lo-Nastiens utilisent des « réacchaises », véhicules très sensibles à commande vocale. Les aliments sont livrés à domicile par des conduits de distribution où se multiplient les « bori-orgis », sortes de rats hargneux qui surgissent parfois dans les cuisines et qu’il faut combattre régulièrement. L’enseignement est libre et dispensé dans les « Allées du Savoir » par des « néo-professeurs » qui proposent leurs « modules » de manière « concurrentielle » : plus les élèves sont nombreux, plus ils gagnent de « leptons ». La vie n’est pas si facile à Lo-Nast et les familles hésitent à se charger d’une âme supplémentaire ; seule la nécessité d’un « soutien moral pour les vieux jours » pousse parfois à «commander» un enfant. Le gouvernement a pris en charge l’avenir démographique et créé « l’Institut ». Cette organisation subvient aux besoins des « solitons » conçus artificiellement après sélection des « meilleurs gènes possibles » !

Quelques dirigeants ont également conçu l’Imbroglius, sorte de cerveau artificiel qui recèle toutes les données relatives aux citadins et centralise leurs faits et gestes. Tous les ADN sont enregistrés et tous les lieux surveillés par des « oculi », caméras patrouilleuses imparables : impossible de commettre le moindre crime impunément ! On consulte le gigantesque registre de l’Imbroglius sur des écrans souples appelés « voilescents ». Pour naviguer dans ce gigantesque Internet, il faut connaître des mots de passe ou défaire des nœuds plus ou moins compliqués selon le degré de confidentialité : embrouillaminis de lianes, de vers, de rats, de vipères ou de gorgones… Or voilà qu’un homicide vient d'être commis, après une quinzaine d’années sans meurtre, et la victime n’a pas été identifiée par l’Imbroglius : inimaginable ! Il s’avère impossible d’orienter l’enquête… Le Ministère de l’Ordre offre une récompense de 500000 leptons à qui démasquera le coupable.

L’« Oeil Omniscient », agence privée de détectives, branche ses employés sur l’affaire. Alea, quatorze ans, est la fille de Neve Kepler, agent éminent de l’OO : l’adolescente aide ponctuellement sa mère déprimée à traiter les dossiers de fraude. Leurs revenus sont précaires, elles partagent leur logement avec cinq personnes : Lili, une amie de Neve, Teris, sculpteur aux manières de Gaulois, Joseph et Lucien, « pointures » intellectuelles, et Rilkes-Kilers-Sikler-Lekris, être aux personnalités multiples. Alea est bien tentée par les 500 000 leptons et son statut de détective remplaçant lui donne accès à beaucoup de codes qui forceront des nœuds pas trop compliqués… Elle se lance dans l’aventure, avec l’aide de sa riche amie Séléné et la complicité d’Ilann, superbe et dévoué soliton.
L’habile Kim Tran Nhut emporte ses lecteurs dans une grande promenade urbaine et souterraine ; elle mène l’aventure tambour battant, crée régulièrement de nouvelles situations surprenantes, nourrit le suspense. L’héroïne, sympathique et déterminée, parvient à défaire les nœuds les plus serrés, à déjouer le complot ourdi en haut lieu. Pourtant l’épilogue laisse le lecteur sur sa faim : la lumière est faite sur les évènements mais les coupables continuent leur cavale. L’auteur ménage sans doute la possibilité d’une prochaine enquête : Alea y serait toujours en première ligne et certainement secondée par l’héritier de l’Imbroglius…

Le monde anticipé par Kim Tran Nhut laisse un goût amer : comment garder les pieds sur terre quand il faut sans cesse plus de place et régler les problèmes d’une société naturellement disparate ? Le quotidien hyper sécurisé n’est guère rassurant ; l’abondance de gadgets ne procure pas toujours plus de confort ou d’hygiène ; les projecteurs de couleurs murales se révèlent des cache-misère. Impossible de confondre progrès scientifiques et bonheur. Les riches et les pauvres existent toujours ; les humains gardent leurs peurs ancestrales, leurs émotions et pour beaucoup leurs défauts et leurs ambitions plus ou moins généreuses ! Malgré ces projections inquiétantes, Kim Tran Nhut offre ici un vrai plaisir de lecture, elle noue et dénoue l’intrigue sans embarrasser le lecteur. L’ambiance polar séduit celui que la sensibilité ne dirige pas spécialement vers les romans d’anticipation. Programmez sans crainte votre « boussole atomistique », choisissez une « réaacchaise » en bon état et bonne navigation !

Martine Falgayrac
(février 2005)

Martine Falgayrac, enseignante en cycle 2 dans une école élémentaire lyonnaise, est passionnée par l'apprentissage de la lecture. Cherchant à en communiquer aussi le goût et les plaisirs, elle puise dans la presse et la littérature jeunesse des supports variés et attractifs pour accompagner et motiver les enfants dans leurs découvertes. Elle collabore activement à Sitartmag depuis décembre 2003.

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