Ils s’aiment
Sentiment amoureux et sexualité

Autrement Junior, 2004
Série société
à partir de 9-10 ans

 

histoire de Marie-Sabine Roger
textes de Françoise de Guibert et Delphine Pontegnier
illustrations de Iris Moüy

 

Où l'on comprend que parler de sexualité et d'amour n'est pas si compliqué...

Enfin un ouvrage qui aborde ouvertement la sexualité, l’amour et l’intimité sans nécessairement proposer comme modèle unique hétérosexualité, mariage et procréation…

Certes, Ils s’aiment ne s’adresse pas aux plus petits, mais dès neuf ou dix ans, la majeure partie des rubriques proposées par les auteures permettent d’approfondir, en douceur mais avec franchise, des questionnements bien naturels. Tout en partant du sentiment amoureux comme fondement du désir et de la sexualité, l’ouvrage n’occulte pas d’autres concepts complémentaires et aborde des sujets que l’on considérait, il y a seulement quelques années de cela, comme des tabous - du moins pour la tranche d'âge concernée.

On est cependant en droit de s’interroger sur la portée et la fonction de l’histoire courte qui ouvre le livre, un récit très « adulte », traversé par la souffrance quotidienne d’une toute jeune fille, amoureuse d’un garçon qui le lui rend très mal… Cet amour sans réciprocité est observé de façon distanciée par une enseignante, qui adresse intérieurement des conseils à cette élève en peine, dont le dépérissement progressif est visible, tandis qu’elle se morfond, tentant de capter l’attention d’un jeune « tombeur, briseur de cœurs ». Du haut de ses années d’expérience, l’adulte compatit à cette douleur muette tout en mesurant son impuissance : «je voudrais lui dire qu’aimer, ce n’est pas ça. (…) Lui dire que l’amour, le vrai, ne fait pas souffrir, au contraire, il fait grandir, il rend heureux. (…) La passion fait mal, elle détruit. » Cette histoire de Marie-Sabine Roger, en dépit de ses qualités narratives, confère d’emblée à l’ensemble un ton mélancolique, une note de tristesse bien pessimiste, et l’on se demande si les jeunes lecteurs peuvent (et doivent) être véritablement sensibles à la nostalgie et aux regrets qui se lisent dans le discours de l’adulte.

Malgré cette entrée en matière quelque peu maladroite, les fiches pratiques qui suivent ont toutes les qualités requises : une tentative pour élaborer quelques définitions de l’amour, du désir physique et des liens plus ou moins ténus entre les deux (« Tout est possible, l’amour sans sexualité qu’on appelle amour platonique ou la relation sexuelle sans amour ») ; ce que dit la loi, quelque soit l’orientation sexuelle (la majorité sexuelle est aujourd’hui à quinze ans en France, contre douze en Espagne et dix-sept en Irlande !), expliquant qu’il « n’y a pas d’âge normal ou idéal ». Quant au « contrat » qui lie deux personnes amoureuses, le jeune lecteur apprend qu’il peut être institutionnalisé (par le biais du mariage ou du PACS), ou simplement moral, et rompu, légalement ou tacitement. De même, Françoise de Guibert et Delphine Pontegnier abordent ouvertement l’idée que le mariage est revendiqué par les homosexuels, et qu’il existe de manière effective dans sept pays européens. Plus loin, elles n’hésitent pas à proposer un contenu explicite et font ainsi tomber, tout en y mettant la forme, de nombreux non-dits (références au viol, au SIDA, aux censures du passé et aux interdits « entretenus pas l’église catholique »).

Les auteurs font malgré tout des constats (alarmants mais bien réels) sur la confrontation à la pornographie de très jeunes enfants, en dépit de l’interdiction légale, ou sur le tourisme sexuel qui sévit entre autres en Thaïlande, et parlent directement de l’esclavage sexuel et de la prostitution.
Parmi la petite anthologie proposée en prolongement, les lecteurs sont encore davantage sensibilisés à la pédophilie et aux abus sexuels, à travers le témoignage révoltant de Lao, petite prostituée dans un hôtel de Hong-Kong (Lao, Wee et Arusha, enfants prostitués en Asie de F. Pavloff, Syros jeunesse, collection J’Accuse) : « Le cadran du temps n’a que deux zones, une grise pour le matin où l’on somnole, une noire pour le soir où l’on monte dans les chambres avec les hommes. (…) Pour survivre dans un bordel quand on a onze ans, il faut découper le temps en tranches et glisser les morceaux pourris dans des tiroirs secrets. »
En dépit du caractère éprouvant de certaines notions ou réalités, les auteurs y mettent cependant la forme et, tout au long de l’ouvrage, les illustrations volontairement naïves, tendres ou sereines de Iris de Moüy contrebalancent intelligemment la franchise (nécessaire) des propos.

B.Longre
(février 2005)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

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