"Chez Marivaux les classes sont closes. La classe colle à la peau. On ne sort pas plus de sa classe qu'on ne peut sortir de sa race dans une société raciste. Cette image de la classe-ghetto doit pouvoir être utilisée, pour nous aujourd'hui, pour nous expliquer à nous-mêmes les problèmes de race, qui sont les luttes de classes mystifiées "
Ecrits sur le théâtre - Antoine Vitez

 

 

 

Mise en scène Éric Massé - Compagnie des Lumas

Avec Angélique Clairand, Jézabel d’Alexis, Thomas Poulard, Jean-Philippe Salério, Dominique Unternehr et un chien
Décor - Anouk Dell’ Aiera / Costumes - Marie-Frédérique Fillion / Lumières - David Debrinay / Son - Manu Rutka

tournée 2006
Du 4 au 5 avril 2006 - Théâtre Scène Nationale de Mâcon
Du 10 au 14 avril 2006 - La comédie Scène Nationale de Clermont-Ferrand
Du 19 au 20 avril 2006 - La Maison des Arts de Thonon-les-Bains

Coproduction : compagnie des Lumas - Célestins, Théâtre de Lyon - Théâtre de Villefranche-sur-saône

 

Inversions

La prodigieuse mise en scène d’Eric Massé plonge la pièce de Marivaux dans une modernité inattendue, cruelle et violente, sans jamais cependant en trahir l’essence. Plongé dans un brouillard estompant le réel, aveuglé par un projecteur devant lequel défilent les ombres massives de deux gardiens et de leur chien, le spectateur intègre magiquement et anxieusement l’espace scénique. Les bruitages grinçants et discordants, le rémugle de foin et de plâtre s’exhalant des cages vitrées et grillagées, le métamorphosent en naufragé, à l’instar des personnages de la pièce. Dans ce lieu clos, ressemblant davantage à un univers pénitentiaire qu’à une île, les valeurs sont inversées, les rôles et les noms échangés ( dans l’histoire mais aussi dans la pièce jouée devant nous, Arlequin devient Jean, Iphicrate, Dominique). Une fois leur identité et leurs titres perdus, les maîtres devenus valets, mis subitement en péril, perdent de leur superbe. La dénonciation de leurs défauts criée par l’esclave devant un micro (anachronisme qui actualise subtilement le texte) détruit leur fierté mais aussi leur inhumanité. Les masques se liquéfient alors au propre et au figuré. A la fin chacun s’amende, retrouvant sa place. Chacun, dans sa nudité, dépourvu de fards et d’artifices, rejoint l’Autre dans une égale humanité.
Un théâtre de la surprise qui rajeunit et magnifie un texte devenu parfois ennuyeux pour les lycéens. Du vrai théâtre, à montrer à une jeunesse que n’attirent souvent que le cinéma et la vidéo.

Annie Forest-Abou Mansour

 

 

 

 

 

mise en scène Emmanuel Daumas

Petite compagnie des Feuillants en co-réalisation avec l'ENSATT

du 31 août au 2 septembre 2001 à 21h Odéon, Théâtres Romains de Lyon
Dans le cadre des Nuits de Fourvière


avec Anthony Paliotti, Marie-Sohna Condé, Géraldine Magnien, Alexandre Zambeaux, Céline Morisson

Comédie en un acte, nommée par Sainte-Beuve « bergerie révolutionnaire », L'île des esclaves, représentée en 1725, est la première pièce d'une trilogie sociale dont les deux autres sont L'île de la raison et La colonie. Pièces à part dans le répertoire de l'auteur, leur succès ne fut pas à la mesure de leur portée morale et politique.

A la suite d'un naufrage, Iphicrate, le maître, et Arlequin, l'esclave, échouent sur une île qui s'avérera être la « république » des esclaves : ceux-ci, révoltés, y règnent depuis vingt ans, ayant effacé de leur cœur toute haine à l'égard de leurs anciens bourreaux, mais décidés à corriger tous ceux qui atterrissent sur leur île. C'est ainsi que, sous l'autorité de Trivelin, Iphicrate se retrouve esclave de son ancien valet Arlequin, alors que parallèlement, le duo féminin Euphrosine-Cléanthis subit le même sort. Inversion sociale radicale mais non définitive : l'état momentané d'esclave fera sentir à Iphicrate et à Euphrosine le malheur de cette condition, tandis qu'Arlequin et Cléanthis, après avoir tenté de profiter de leur nouvelle condition, feront preuve d'indulgence. On promet de se corriger d'un côté, de pardonner de l'autre, et, genre de la comédie oblige, tout rentre finalement dans l'ordre social et moral ; on sent pourtant que derrière les sourires et les baisers, le malaise est prêt à persister.

Ce malaise, la Petite compagnie des Feuillants a pris le parti de le mettre en valeur. Dans un décor minimal et brut (de la boue, de l'eau, une carcasse de lit), la mise en scène physique et sensuelle montre l'homme revenant à l'état de nature, la nudité relevant le bouleversement des codes et des destinées. Les aspects outranciers du jeu de certains acteurs (par ailleurs tous excellents) semblent desservir les intentions de Marivaux, dans une volonté d'actualiser le texte. Les pauvres valets, qui vont retourner à leur condition, se montrent pires que leurs ex-bourreaux. Mais dans un retournement de situation, on s'aperçoit que la violence est inutile, qu'il faut savoir s'arrêter. Marivaux reste semblable à lui-même, privilégiant la réconciliation et la modération. Sa recherche sur la nature humaine lui faisait dire : « L'âme humaine n'a pas encore montré tout ce qu'elle peut être ; toutes les façons de penser et de sentir ne sont pas épuisées. »

F. L- A

Ce spectacle a aussi été joué du 1er au au 10 mars 2001 au Théâtre Kantor,
Ecole Normale Supérieure de Lyon.

Théâtre Kantor
Ecole Normale Supérieure de Lyon - 15, Parvis René Descartes - 69007 Lyon

Petite Compagnie des Feuillants - 5, petite rue des Feuillants - 69001 Lyon