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« Kill them all ! Drop the bomb ! »
On reste perplexe
face à l’essai de Ian Patterson sur Guernica et, plus
largement, sur la barbarie du bombardement de populations civiles.
Certes, sa réflexion est riche en références
car elle est traitée avec une impressionnante érudition,
mais il n’empêche que quelques défauts majeurs
font écran à la lisibilité et à l’intentionnalité
de son propos.
Peut-être
cela tient-il au fait que Patterson déborde de ses domaines
de prédilection (la littérature et la traduction)
pour prendre à bras le corps une problématique dont
les tenants et les aboutissants sont à la fois historiques,
techniques, polémologiques, psychosociologiques, éthiques
et juridiques. Plonger au cœur d’un tel imbroglio le
temps de moins de deux cents pages, c’est risquer la superficialité,
la confusion, bref l’acte manqué.
Il serait légitime
de se demander si la sortie de l’ouvrage n’a pas été
dictée, voire précipitée, par le rappel de
la date anniversaire de la tragédie basque qui eut lieu en
avril 1937. On comprendrait mieux alors l’accroche, frisant
l’opportunisme compassionnel, qui figure en quatrième
de couverture (« Nous vivons, hélas ! toujours
à l’heure de Guernica ») tout comme l’analogie,
en forme de boucle-bouclée, entre Hiroshima et le 11-Septembre.
Signalons-le d’emblée au jeune éditeur : une
si voyante aguiche dessert le travail de Patterson qui, à
aucun moment de sa démonstration (pas même dans sa
conclusion !), n’invoque le spectre du terrorisme international.
Logique : la période qu’il couvre prend fin en 1945,
sauf quand il évoque la repentance publique, en 1997, de
l’Allemagne sur les lieux des ravages causés par la
Légion Condor. Ou encore (et c’est à son honneur)
lorsqu’il met en évidence, dans son ultime paragraphe,
le lien entre le déni de l’œuvre de Picasso par
les franquistes puis par les diplomates de l’Onu, à
la veille des pilonnages de l’Irak en 2003. La démarche
prend ici tout son sel. Trop éphémèrement.
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Mais
envisageons plutôt les réelles faiblesses de
la démarche de Patterson. Tout d’abord, l’aspect
réducteur de son titre. L’auteur consacre une
partie (convaincante) aux circonstances avérées
de la destruction de Guernica. Il s’appuie sur de
nombreux témoignages oculaires ainsi que sur la couverture
médiatique de l’événement, afin
d’établir que nous sommes en présence
de la première attaque massive, par la voie des airs,
à l’encontre d’innocents dont la neutralisation
est stratégiquement peu rentable mais profondément
traumatique. Au-delà de ce constat se dessine l’importance
de la propagande, grande pourvoyeuse de « mensonges
officiels », tel celui consistant à laisser
entendre que c’étaient les Républicains,
et non les Nationalistes, qui étaient entièrement
responsables du massacre !
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Le background
historique est mis en étroite relation avec son reflet esthétique
et symbolique, à savoir l’immense tableau exécuté
dans les semaines suivantes par Picasso et qui synthétisera
à lui seul la désolation des peuples martyrisés
par les horreurs du Blitz.
Malheureusement, les chapitres restants prétendent atteindre
une généralité et une exhaustivité de
vue très difficiles à assumer dans l’approche
d’un sujet de cette ampleur. Du coup, ce qui suit semble par
trop « anglocentré ». Patterson quitte les terres
meurtries d’Euskadie pour se poster dans les abris antiaériens
de Londres en 1940 ; au passage, il ne cite presque exclusivement
plus que des poètes, des romanciers ou des témoins
britanniques. Il souligne certes le rôle prépondérant
des zeppelins dans les prémices de la Grande Guerre ; mais
il privilégie Le Temps retrouvé de Proust
au détriment d’autres faits ou textes cruciaux, absents
de son appareil critique. Ainsi des Enfants bombardés
de Georges Linze, qui rend compte de la panique provoquée
par la chute d’une des premières citadelles assaillies
par des dirigeables en Europe, celle de Liège en Belgique.
Plus on
avance dans cette étude, plus son manque d’ambition
se fait jour. Elle aurait donc considérablement gagné
en intérêt si elle avait été plus précisément
cernée, délimitée ; ou bien, à l’exact
opposé, étendue aux dimensions qu’elle implique.
Dans ce cas, sans doute aurions-nous dû attendre le centenaire
de Guernica, et une ribambelle de nouveaux exemples de la folie
humaine, pour la voir publiée…
Frédéric
Saenen
(mai 2007)
Frédéric
Saenen, licencié
en philologie romane, professeur de français-langue étrangère,
auteur et poète, collabore à de nombreuses revues
de poésie ou de critique littéraire, en Belgique et
en France et participe régulièrement à des
lectures publiques. Depuis mai 2003, avec Frédéric
Dufoing, il anime Jibrile,
revue de critique littéraire et politique.

http://www.editions-heloisedormesson.com
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