Guernica, Pour la première fois, la guerre totale
Ian Patterson

traduit de l’anglais par Raymond Clarinard
Éditions Héloïse d’Ormesson, 2007

 

 


« Kill them all ! Drop the bomb ! »

On reste perplexe face à l’essai de Ian Patterson sur Guernica et, plus largement, sur la barbarie du bombardement de populations civiles. Certes, sa réflexion est riche en références car elle est traitée avec une impressionnante érudition, mais il n’empêche que quelques défauts majeurs font écran à la lisibilité et à l’intentionnalité de son propos.
Peut-être cela tient-il au fait que Patterson déborde de ses domaines de prédilection (la littérature et la traduction) pour prendre à bras le corps une problématique dont les tenants et les aboutissants sont à la fois historiques, techniques, polémologiques, psychosociologiques, éthiques et juridiques. Plonger au cœur d’un tel imbroglio le temps de moins de deux cents pages, c’est risquer la superficialité, la confusion, bref l’acte manqué.

Il serait légitime de se demander si la sortie de l’ouvrage n’a pas été dictée, voire précipitée, par le rappel de la date anniversaire de la tragédie basque qui eut lieu en avril 1937. On comprendrait mieux alors l’accroche, frisant l’opportunisme compassionnel, qui figure en quatrième de couverture (« Nous vivons, hélas ! toujours à l’heure de Guernica ») tout comme l’analogie, en forme de boucle-bouclée, entre Hiroshima et le 11-Septembre. Signalons-le d’emblée au jeune éditeur : une si voyante aguiche dessert le travail de Patterson qui, à aucun moment de sa démonstration (pas même dans sa conclusion !), n’invoque le spectre du terrorisme international. Logique : la période qu’il couvre prend fin en 1945, sauf quand il évoque la repentance publique, en 1997, de l’Allemagne sur les lieux des ravages causés par la Légion Condor. Ou encore (et c’est à son honneur) lorsqu’il met en évidence, dans son ultime paragraphe, le lien entre le déni de l’œuvre de Picasso par les franquistes puis par les diplomates de l’Onu, à la veille des pilonnages de l’Irak en 2003. La démarche prend ici tout son sel. Trop éphémèrement.

Mais envisageons plutôt les réelles faiblesses de la démarche de Patterson. Tout d’abord, l’aspect réducteur de son titre. L’auteur consacre une partie (convaincante) aux circonstances avérées de la destruction de Guernica. Il s’appuie sur de nombreux témoignages oculaires ainsi que sur la couverture médiatique de l’événement, afin d’établir que nous sommes en présence de la première attaque massive, par la voie des airs, à l’encontre d’innocents dont la neutralisation est stratégiquement peu rentable mais profondément traumatique. Au-delà de ce constat se dessine l’importance de la propagande, grande pourvoyeuse de « mensonges officiels », tel celui consistant à laisser entendre que c’étaient les Républicains, et non les Nationalistes, qui étaient entièrement responsables du massacre !

Le background historique est mis en étroite relation avec son reflet esthétique et symbolique, à savoir l’immense tableau exécuté dans les semaines suivantes par Picasso et qui synthétisera à lui seul la désolation des peuples martyrisés par les horreurs du Blitz.
Malheureusement, les chapitres restants prétendent atteindre une généralité et une exhaustivité de vue très difficiles à assumer dans l’approche d’un sujet de cette ampleur. Du coup, ce qui suit semble par trop « anglocentré ». Patterson quitte les terres meurtries d’Euskadie pour se poster dans les abris antiaériens de Londres en 1940 ; au passage, il ne cite presque exclusivement plus que des poètes, des romanciers ou des témoins britanniques. Il souligne certes le rôle prépondérant des zeppelins dans les prémices de la Grande Guerre ; mais il privilégie Le Temps retrouvé de Proust au détriment d’autres faits ou textes cruciaux, absents de son appareil critique. Ainsi des Enfants bombardés de Georges Linze, qui rend compte de la panique provoquée par la chute d’une des premières citadelles assaillies par des dirigeables en Europe, celle de Liège en Belgique.
Plus on avance dans cette étude, plus son manque d’ambition se fait jour. Elle aurait donc considérablement gagné en intérêt si elle avait été plus précisément cernée, délimitée ; ou bien, à l’exact opposé, étendue aux dimensions qu’elle implique. Dans ce cas, sans doute aurions-nous dû attendre le centenaire de Guernica, et une ribambelle de nouveaux exemples de la folie humaine, pour la voir publiée…

Frédéric Saenen
(mai 2007)

Frédéric Saenen, licencié en philologie romane, professeur de français-langue étrangère, auteur et poète, collabore à de nombreuses revues de poésie ou de critique littéraire, en Belgique et en France et participe régulièrement à des lectures publiques. Depuis mai 2003, avec Frédéric Dufoing, il anime Jibrile, revue de critique littéraire et politique.

 

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