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«
Mes nécessaires haines »
«
Ma haine pour le “Tout-Paris” et ma répulsion
pour le “public des Premières” sont telles que
j’ai le désir de causer avec mon concierge, d’écouter
la narration de ses bas déboires et de ses plates joies,
plutôt que d’entendre les idées reçues
de cette foule soi-disant élégante qui perruche à
propos d’une œuvre d’art et délaye dans
une médiocre sauce mal sucrée par les réflexions
généralement saugrenues des dames, les opinions affirmées
par les journaux qu’elles approuvent. » Voilà
bien le style de tirades, au vocabulaire choisi et à la syntaxe
exemplairement charpentée, dont Joris-Karl Huysmans orfèvre
ses critiques d’art. Cette prose volontiers venimeuse peut
pourtant se muer en nectar, quand il s’agit de prononcer un
éloge ou de décrypter un majestueux retable ancien.
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Signalons
que l’ouvrage est rehaussé de deux cahiers intérieurs,
comprenant les reproductions de nombreux tableaux appréciés
par Huysmans
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Pendant
près de quatre décennies, Huysmans se fit
l’observateur avisé des arts plastiques de
son temps. Si son domaine de prédilection demeure
la peinture, il s’autorise à certains moments
des échappées vers la sculpture ou l’architecture.
Ses jugements sont d’une acuité telle que plus
d’une verroterie se verra irrémédiablement
entamée, sinon brisée, par cette fine pointe
de diamant. Avec quelle délectation donc accompagne-t-on,
mains dans le dos, le promeneur, ce Des Esseintes à
la dent (très) dure, entre les cimaises du Salon
des Officiels ou celui des Indépendants. Ici, s’arrêtant
pour toiser quelque insipide nature morte, il confesse sa
haine pour le genre : « Je ne les achète
point, mais j’aime à les voir acheter par d’autres.
Cela me donne une meilleure opinion de moi-même ».
Selon Huysmans, il n’y a en effet ni grande, ni petite,
ni moyenne nature. Toute fleur est bonne à saisir,
fût-elle maigrement éclose entre deux méchants
pavés de ville…
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Mais poursuivons
la déambulation. Après s’être esclaffé
devant La Naissance de Vénus de Cabanel («
C’est une baudruche mal gonflée […]. Un coup
d’épingle dans ce torse et le tout tomberait »),
il passe vite devant les toiles de Harpignies et Herpin («
C’est là le gribouillis que font les galopins sur
leurs livres de classe ») pour aller se camper devant
la Nana de Manet et se livrer, en digne élève
de Barbey d’Aurevilly – partant, de Brummel –
à l’examen d’infimes détails vestimentaires
: « Observation profonde : les bas que des personnes peu
habituées sans doute aux déshabillés emphatiques
des filles, trouvent invraisemblables et durement rendus, sont absolument
vrais ; ce sont ces bas à la trame serrée, ces bas
qui luisent sourdement et se fabriquent, je crois, à Londres.
L’aristocratie du vice se reconnaît aujourd’hui
au linge ».
Les descriptions
minutieuses de Huysmans font partie intégrante de son analyse
symboliste des tableaux. Il y exploite le lexique des couleurs,
des matières, des pierreries, des étoffes, qui foisonnait
déjà dans les luxurieuses pages d’À
rebours. À cette approche sensualiste s’articule
l’exercice de l’œil expert, qui déniche
implacablement la faiblesse, le déséquilibre ou le
vulgaire cliché. Enfin, l’esprit du connaisseur encyclopédique,
frotté à l’art médiéval comme
aux recherches picturales les plus contemporaines, élève
son billet d’humeur au rang d’une véritable réflexion
esthétique.
Car, que
ce soit à coups de formules assassines ou de louanges sans
affèterie, c’est l’Art, l’Art seul, que
prétend servir Huysmans. Derrière les figures exaltées
de Pissarro, Moreau, Degas, Rops ou Redon se dessine celle, éternelle,
du créateur en prise directe avec la vie. Huysmans n’accorde
pas à tous, loin s’en faut, la faculté de percevoir
et de laisser entrevoir le mystère des choses. Pour lui,
« le talent est aux sincères et aux rageurs, non
aux indifférents et aux lâches ». Autant
dire qu’ils sont nombreux, dès lors, à rester
sur le carreau.
Il arrive que l’ironie cède le pas
à des pulsions autrement violentes. On ira à ce sujet
se ressourcer en découvrant les tortures que réserve
notre raffiné aux acheteurs sans goût : tours de manivelles,
coiffes chauffées à blanc, vilebrequins si énormes
qu’ils sont difficiles à enfoncer… Il serait
fautif de croire que sa conversion au christianisme assagira ou
affadira notre homme. Ses portraits de l’enfant Jésus
dans les Nativités du Louvre ou encore son évocation
hallucinée de Francfort-sur-le-Main dans l’incipit
de son ultime texte, n’ont à cet égard rien
à envier à ceux de la période précédente.
À la
question de savoir si Huysmans était définitivement
moderne ou imbuvablement réactionnaire, ce volume n’apportera
qu’une réponse de Normand : tantôt l’un,
tantôt l’autre. Le même qui reprochait aux naturistes
niais leur répugnance à représenter les réalités
industrielles de l’époque s’attaquera rageusement
à l’érection de la Tour Eiffel en 1889, dans
un article magistral sèchement intitulé Le fer.
Les
derniers engouements de Huysmans iront à des peintres depuis
longtemps disparus, souvent anonymes, tels le Maître de Flémalle
ou les Primitifs allemands. Un attachement qu’il assumera
toutefois sans passéisme. Perdu dans la contemplation d’une
Vierge à l’enfant et d’une énigmatique
Florentine, Huysmans ne regardait pas en arrière, mais Là-bas.
Frédéric
Saenen
(décembre 2006)
Frédéric
Saenen, licencié
en philologie romane, professeur de français-langue étrangère,
auteur et poète, collabore à de nombreuses revues
de poésie ou de critique littéraire, en Belgique et
en France et participe régulièrement à des
lectures publiques. Depuis mai 2003, avec Frédéric
Dufoing, il anime Jibrile,
revue de critique littéraire et politique.

http://www.editions-bartillat.com
lire
aussi
MARTHE, Histoire d'une fille
- Editions du Boucher, 2002
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