Tout doit disparaître
Simon Hureau

Editions Futuropolis, 2006

 

 

 

Un bourg comme il y en a plein en France. Celui-là est en Basse-Normandie, traversé par la Nationale 13 et les camions qui passent. Il n'y a pas grand chose à faire au bourg, les commerces ont fermé les uns après les autres, remplacés par les supermarchés de la périphérie, ces « palais du négoce forcené ». La manufacture derrière l'église est, elle aussi, désaffectée. Il reste quelques cafés, un cinéma et un tabac-journaux. Les habitants vieillissent aussi, comme les pierres et les murs, et, sans illusions, ils cherchent à vendre leurs maisons aux promoteurs qui écument le coin, promettant aux Parisiens le calme et l'authenticité de la vie aux champs, si rustique quoi !
C'est là que vivent Sabine et Alicia. Elles sont amies, lycéennes et elles traînent leur ennui, leur envie d'ailleurs et leurs godillots dans les rues du bourg. Elles sont en attente mais elles ignorent de quoi. Rien à faire sinon subir la routine et les blagues graveleuses des garçons du lycée. Elles font alors la connaissance de Mélusine, la nièce du buraliste, une gothique qui fait parler les commères du bourg, forcément. Mélusine a déjà pas mal bourlingué dans sa courte vie et elle se fait peu d'illusions sur les relations humaines, sur l'amour, le sexe, la valeur de la vie, l'argent, le sens du mot « avenir ». L'irruption de Mélusine dans la vie tranquille d'Alicia et de Sabine fait effet de détonateur. Elles rencontrent aussi Greg, qui traficote avec un promoteur, et José, le fils de ce dernier, puis Dario, un type glauque dont la vie n'est pas un long fleuve tranquille ! Elles sortent, vont en boîte, boivent un peu. Elles ont enfin l'impression de vivre plus intensément. Jusqu'à ce que les choses basculent dans le drame, la violence des sentiments et des gestes peu contrôlés que l'on regrette après, forcément, alors qu'il est trop tard et que la vie est passée à la rubrique sordide des faits divers.

Le moins que l'on puisse dire, c'est que Tout doit disparaître, encré en noir et rouge, n'est guère optimiste ! On est pourtant très rapidement happé par la puissance d'évocation du récit, par l'âpreté et la justesse du ton. Simon Hureau connaît bien le lieu qu'il raconte ici, qui existe à des milliers d'exemplaires en France, qui suinte l'ennui et le désenchantement. Le lieu, chez Simon Hureau, est d'ailleurs tout aussi important que les personnages. « Eternel urbain, la vie rurale m'a toujours intrigué. J'ai nourri une sorte de fascination pour ces bourgs délaissés par les grands axes de circulation. » Le récit est ponctué de notations très justes sur l'atmosphère, les gens qui philosophent sur l'époque, les cancans, ceux qui « sont des nids à malheur » et que l'on montre du doigt, discrètement mais avec délectation, sur le temps qu'il fait, la nostalgie de l'enfance, les « quatre voies » qui déforment le paysage et la vie des gens ou bien « l'infâme lueur des réverbères ».


Simon Hureau a 29 ans et vit en région parisienne.
Après les arts-déco à Strasbourg, il participe en 1999 à la création d'une association de micro-édition multipliant les petits tirages. En 2001, il remporte le deuxième prix Jeune Talent à Angoulême. Il collabore à de nombreux collectifs de bande dessinée. Il aime voyager (Togo, Burkina-Faso, Cambodge, Thaïlande, l'Afrique), l'ornithologie, la naturalisation, le jardinage, le patrimoine architectural, l'estampe, les arts plastiques, le cinéma et les livres.

Dans ce contexte très précisément rendu, qu'il met en place en prenant son temps, Simon Hureau installe des personnages banals, jeunes et déjà sans illusions, qui se révèlent incapables de contrôler leurs émotions lorsqu'ils sont confrontés à l'insolite, à la violence, à l'inconcevable. C'est véritablement poignant, très maîtrisé dans le découpage en sept chapitres aux titres laconiques. On plonge dans ce récit que l'on garde ensuite longtemps en soi.
Simon Hureau, qui a déjà quelques albums très intéressants à son actif, dont le Bureau des prolongations, chez Ego come X (récit d'un voyage au Cambodge) ou, plus récemment le très beau Empire des hauts murs, chez Delcourt, montre qu'il est un véritable auteur, par la qualité de son écriture et la densité narrative de ses planches.

Catherine Gentile
(mars 2007)

 

Catherine Gentile est documentaliste, formatrice en littérature jeunesse, présidente de l'Association du Festival du Livre de jeunesse et de bande dessinée de la ville de Cherbourg-Octeville et auteur de Bulles en stock (Bibliographie sélective et commentée de bandes dessinées, ed. Cedis, 1999) ; elle a aussi chroniqué littérature de jeunesse et bande dessinée dans la revue Inter CDI pendant plus de quinze ans.

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