Au beau milieu de la forêt

Théâtre
Les Impressions Nouvelles, 2004


Secrets de famille

Cette pièce en quatre actes, aussi sombre que la forêt qui forme l’arrière-plan du décor, explore les liens qui unissent quatre personnages : le père, Jona, la mère, Margaux, leur fils Baptiste et leur jeune belle-fille, Rosa. Ces deux derniers sont venus vivre dans la petite ferme familiale ; Baptiste est bien accueilli, de même que sa femme, mais les parents voient encore en lui le petit enfant qu’il fut et la comédie de la joie se métamorphose peu à peu, l’atmosphère se fait plus étouffante et le maternage de Margaux, la mère, plus direct ; Jona est plus fantaisiste que sa femme – mais semble tourmenté par des traumatismes anciens - et il se prend d’affection pour Rosa, avec laquelle il flirte légèrement. Baptiste se remémore son enfance solitaire, dans ce lieu isolé, et raconte à sa femme comment de petites créatures sylvestres l’entraînaient dans leurs jeux, tandis qu’un loup, mi-réel, mi-symbolique, rôde dans la forêt… Quand ce dernier blesse la mère, Baptiste part en chasse…

Les relations entre les personnages sont changeantes et l'auteure développe volontiers des ambiguïtés, qui ajoutent au malaise ambiant. Les rôles s’inversent, les parents sont tour à tour tyranniques ou enfantins et les deux autres, bien qu’adultes, se comportent en enfants. Le laconisme ou la banalité des premiers échanges, les mots qui ne peuvent pas sortir, laissent ensuite la place à de longs soliloques dans lesquels chacun y va de son histoire, de ses désirs impotents et de ses regrets. Jusqu’à la séparation/réparation finale, frappante, marquée par la mort du loup, et qui lève le voile sur Baptiste et sur ses agissements. Une interprétation psychanalytique peut être de mise (le meurtre symbolique du père, l’inceste et la répression en seraient les clés) car c’est avant tout l’inconscient des personnages qui intéresse la dramaturge et la façon dont il se manifeste dans le discours et dans ses silences.

Ainsi, le monologue final de Margaux, la mère : un flot de paroles (empli de lapsus et d’une syntaxe au prime abord incohérente, sans ponctuation) qui imite le flux d’une pensée trop longtemps canalisée ; ou bien les naïves rêveries éveillées de Baptiste, adulte infantilisé, qui amusent Rosa, mais dont on sent qu’elles dissimulent des paroles retenues et enfouies, peut-être impossibles à formuler ; les autres paroles en témoignent aussi, les mots du quotidien, et les comportements qui se font de plus en plus troublants. Katja Hunsinger, dont c’est la première pièce, élabore ici un fragile univers de mots et de gestes dont la lecture ne peut se faire qu’à partir d’une grille mouvante, qui reconstruit l’histoire d’une famille et de secrets qui ne demandent qu’à se libérer de ceux qui les retiennent encore.

B.L.
(juin 2004)

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