Le dernier lit et autres récits
Traduit du néerlandais par Alain Van Crugten
Editions du Seuil, 2003

 

mise en théâtre
du 24 janvier au 18 février 2006

au Théâtre du Méridien - 200, ch. de la Hulpe 1170 Bruxelles
www.theatredumeridien.be

La Tentation
Traduction et adaptation de Alain van Crugten
Mise en scène de Stephen Shank
Avec Jacqueline Nicolas, Peter Ninane et Françoise Oriane
Scénographie : Thierry Bosquet

Quand le langage s'emballe

La fragmentation est le moteur de ces trois récits (ou courts romans) d'Hugo Claus, écrivain belge flamand, qui (dé)construit ici trois visions intimes du monde par le biais de narrateurs décalés et repliés sur eux-mêmes, en désaccord avec la société qui les entoure. D'abord, Emily Hopkins (Le dernier lit), qui se présente comme "pêcheuse de catastrophes", et raconte son existence qui accumule diverses pseudo-tragédies.

Enfermée dans une suite de l'hôtel Louxor, en bord de mer du Nord, elle écrit dans son petit cahier et écoute son amie Anna, qui se repose dans la chambre d'à-côté. Emily, talentueuse pianiste à douze ans, puis enseignante aux moeurs légères, secoue le petit monde étriqué de l'école où elle travaille quand elle tombe amoureuse d'Anna, une jeune femme de ménage... Sur son cahier "bon marché", elle raconte, dans le désordre, les lambeaux de sa vie ratée, et surtout, la haine éprouvée pour sa mère, à qui elle veut adresser ses mots, comme "un petit cadeau empoisonné". L'amertume et l'humour noir qui dominent ce récit créent un malaise délibéré et les terribles révélations qu'Emily veut faire nous parviennent comme étouffées, par bribes, comme un puzzle-délire poignant.

C'est certainement moins le cas du deuxième de ces récits, Une Somnambulation, autre monologue délirant et obsessionnel, totalement surréaliste celui-là, qui relate le cheminement incongru d'un homme à la recherche d'une ancienne maîtresse évanescente, entre rêve et réalité : ce récit fait davantage l'effet d'un exercice de style ennuyeux et peu convaincant, qu'il vaut mieux lire avec légèreté avant de passer à La tentation : tout comme Le dernier lit, ce récit ne peut laisser indifférent : c'est l'étonnante plongée dans la conscience (ou l'âme ?) tourmentée de Soeur Mechtilde, une religieuse si vieille et si exceptionnelle que la mère supérieure (une affreuse hypocrite) est prête à l'exposer aux yeux du monde, au cours d'une drôle de cérémonie (la soeur n'est pas encore destinée à être canonisée mais doit recevoir l'Ordre de Leopold II...).qui vire à la catastrophe quand elle prend l'évêque pour son ancien mari puis se laisse aller sur le tapis...

Soeur Mechtilde n'a que faire des honneurs terrestres et méprise la nouvelle liberté des religieuses ; elle est littéralement obsédée par son "doux agneau", son époux spirituel, son "cancer"... Perd-elle la tête, est-elle folle depuis toujours (ou du moins depuis qu'elle a embrassé la vie monastique) ou bien possède-t-elle la lucidité légendaire des fous ? Le lecteur apprécie sa vivacité d'esprit, son humour acerbe, associés à une terrible soif d'autodestruction et l'élan de sa pensée qui tournoie sur elle-même, quand elle s'enivre de sa propre puanteur, physique et morale (au grand dam des autres soeurs...) et de sa condition maudite : "Qu'il vienne, à moi, ver solitaire et cancrelat, car je suis l'inférieure, la rien de moins que moins que rien, un lit au contraire, qu'il est là mais point pour moi et moi cronne et brête j'nel'trouve pas, plus coupable vue de près, avec des pistules et des stréniles striures dans mon laid corps, pruante, pue rulante, fondante dans ma forteresse intérieure, mon tout, mon total, chsus contenne car il rit de moi, mon doux poison, mon péché". Les mots s'emballent et touchent à vif : une logorrhée intérieure qui fait penser aux cinglantes phrases d'Antonin Artaud, un radotage entêtant, tragique, que seul le lecteur peut entendre.

Blandine Longre
(mai 2003)

Le Seuil
http://www.seuil.com

http://www.kirjasto.sci.fi/hclaus.htm

http://www.avoir-alire.com/spip/article.php3?id_article=2061