de Howard Barker
mise en scène Hélène Vincent
traduction Jean-Michel Deprats

Théâtre des Célestins, Lyon
du 21 novembre au
9 décembre 2001

durée 2h30 avec entracte

 

avec Thierry Bosc, Myriam Boyer, Daniel Briquet, Philippe Crubezy, Michel Durantin, Emmanuelle Grangé, Anthony Le Foll, Sylvie Raboutet, Vincent Winterhalter

Une co-production Maison de la Culture de Loire-Atlantique, Théâtre du Gymnase - Marseille, Théâtre des Célestins - Lyon
Théâtre des Célestins Lyon
renseignements 04 72 77 4000


Tournée

Montluçon, Les Fédérés, CDN de la région Auvergne : 13-14 décembre 2001
La Rochelle, La Coursive, Scène nationale de la Rochelle : 15-16 janvier 2002
Nantes, Maison de la Culture de Loire-Atlantique : 19 janvier-1er février 2002

 

Tableau d'une exécution, représentée avec succès pour la première fois en 1986, est une oeuvre hors-normes, qui use des ressorts du théâtre classique pour mieux se jouer du public et éveiller sa conscience... Ceci n'a rien de bien surprenant lorsque l'on sait que Howard Barker a longtemps été surnommé "le Brecht anglais". Mais au Théâtre de l'Epique, le dramaturge anglais a substitué le Théâtre de la Catastrophe, moins réaliste, moins didactique, aux réponses moins tranchées, mais néanmoins érigé sur la base de "règles" (certes souples), tout comme la dramaturgie brechtienne : le théâtre de la Catastrophe " n'est manifestement pas une expérience associée au divertissement" déclare l'auteur, qui, dans cette pièce, nous plonge dans une Venise de la Renaissance ré-inventée pour les besoins des thèmes qu'il a souhaité soumettre à nos esprits.
Le personnage central est une femme peintre, Galactia ; une personnalité complexe et contradictoire, vouée à son art, dont la truculence est parfaitement rendue dans le jeu sans failles de Myriam Boyer (et même si la voix rocailleuse de cette dernière en irrite certains, elle laisse toutefois entrevoir l'imprévisible fragilité du personnage).
lorsque Urgentino, Doge de Venise, lui commande une toile immense censée représenter la bataille navale de Lepante contre les Turcs, Galactia déborde de vitalité ; son enthousiasme est tel qu'elle en délaisse un peu son amant, le peintre Carpeta ; un homme qu'elle aime pourtant sauvagement, tout en méprisant un peu ses tableaux
religieux. Car Galactia sait se faire tour à tour arrogante, cruelle, sensuelle ou maternelle ; mais ce qui compte après tout, c'est qu'elle soit l'un des meilleurs artistes de la cité ; elle peindra ce tableau, soit, mais uniquement la vérité crue et sanglante du carnage, afin de "donner naissance à la vérité" ; elle en oublie la vérité politique... D'autres tentent de la persuader d'abandonner ce projet, conscients que cette toile ne saura qu'irriter le Doge et Ostensible, le Cardinal, qui en attendent plutôt une exaltation guerrière de l'héroïsme vénitien... Car même si le Doge est un mécène avisé, grand admirateur du mouvement qui agite les oeuvres de la peintre, il est aussi un politicien sans scrupules.

Tout du long, nous suivons la conception douloureuse et exaltante d'une oeuvre unique, "une grande cascade de chair" ; la composition même de la pièce, quasi picturale, s'adapte parfaitement au thème central : une succession de tableaux vivants, d'instantanés qui soulève peu à peu le voile sur la lutte de l'artiste aux prises avec son travail, pourchassée par les reproches de son amant et de sa fille, par les conseils du Doge et par les mises en garde de Rivera, une intellectuelle "amie" des arts. Subissant ces affrontements verbaux avec hargne, passion ou désinvolture, Galactia ne cède pourtant pas et peindra SA vérité, ce que lui dictent sa raison et son coeur.
Jamais nous ne verrons l'oeuvre et pourtant, l'évocation qui nous en est offerte à travers la fougue de l'artiste est suffisamment éloquente pour que l'on se dise qu'on préfère après tout ne pas avoir à l'admirer : la terreur se lit sur les visages grimaçants, la nausée submerge les corps et le Cardinal n'hésite pas à la condamner comme "maligne". On s'en doute, le corps politique et religieux est incapable de comprendre une telle vérité, voire d'admettre que les êtres soient faits d'abord de chair et de sang, et qu'une femme capable de peindre ainsi ne puisse être que perverse.
Tableau d'une exécution explore de nombreux thèmes qui se heurtent ou se mêlent les uns aux autres : un théâtre de la dénonciation subtile (contre l'hypocrisie de l'appareil étatique, qui souhaite tout contrôler, jusqu'aux arts) et de questionnements moraux : un tableau laisse-t-il transparaître le sexe de l'artiste? quels sont la responsabilité et le rôle de l'artiste dans le monde ? Un artiste doit-il céder au politiquement correct ou assumer son art ? Soit, la pièce de Howard Barker est d'abord politique, mais s'attache aussi à faire le portrait poignant d'une femme d'exception, que tous ceux qui l'entourent souhaiteraient pouvoir traiter en femme plutôt qu'en peintre. Galactia illustre ainsi à merveille le principe premier du théâtre de la catastrophe : l'art authentique est indigeste, il irrite, interroge ; un principe qui s'applique autant à la pièce qu'au tableau de Galactia.
Le fourmillement des thèmes abordés, la fantaisie rigoureuse de la mise en scène, les joutes verbales qui provoquent souvent le rire (même si ce rire "dissimule la peur") et parfois la crainte, l'atmosphère sombre et l'obscurantisme ambiant, le tempérament et la performance de la comédienne Myriam Boyer, dont le jeu déborde de vitalité et de finesse : une accumulation d'ingrédients qui laissent le public sous le charme. Autant dire que le théâtre des Célestins, qui joue depuis deux saisons la carte de la modernité et de la créativité, a fait dans ce cas un excellent choix de programmation dont on ne peut que se réjouir.

Blandine Longre

"Theatre of Catastrophe takes as its first principle the idea that art is not digestible. Rather, it is an irritant in consciousness, like the grain of sand in the oyster's gut... "
Howard Barker

Hélène Vincent
Après avoir mis en scène “Le Système Ribadier” de Feydeau, “Une Maison de Poupée” d’Ibsen et “Voix Secrètes” de Joe Penhall, Hélène Vincent revient dans le département avec cette pièce contemporaine d’une tension extrême : «J'ai découvert ce texte lors d'une lecture publique en mai 1994. Je n'ai eu de cesse, depuis lors, de me battre pour trouver des complices avec qui partager mon enthousiasme. J'ai eu, immédiatement, la conviction qu'il y avait là, mot après mot, une merveille à offrir au public. Une histoire à lui raconter d'une force exceptionnelle, des enjeux d'une modernité aiguë incarnés par des personnages de chair et de sang, d'une complexité humaine, trop humaine.»


L'auteur

http://www.theatre-contemporain.net/actu/barker/Default.asp

http://www.geocities.com/~ruisseau/diffus/possibilites/auteur.html

http://members.aol.com/wrestles/

http://www.theatre-contemporain.net/spectacles/brutopia/frametop.htm