Adieu, Maman
traduit de l'anglais par Hélène Dauniol-Remaud
Actes Sud BD, 2005

 

La perte et le néant

Après quelques albums publiés il y a bien longtemps (comme Cité de Verre de Paul Auster, Paul Karasik et David Mazzucchelli, publiée en paperback ce mois en Grande-Bretagne par Faber and Faber), les éditions Actes Sud officialisent leur collection BD, dirigée par Thomas Gabison et Michel Parfenov. Les quatre titres qui la composent pour le moment sont des romans graphiques (ou des BD littéraires ?) d'une indéniable richesse, composés par des créateurs étrangers dont ce sont (presque) les premières publications en France : deux auteures israéliennes, Batia Kolton (Substance profonde) et Rutu Modan (Energies bloquées), un dessinateur italien, Gipi (Notes pour une histoire de guerre) et un Américain, Paul Hornschemeier, qui signe un ouvrage émouvant, dont l'atmosphère glaciale est saturée par le chagrin et les dilemmes d'un petit garçon silencieux.

Mother, Come Home Mère, reviens à la maison ») est devenu Adieu, Maman en français – un renversement qui contribue à modifier quelque peu la perception du lecteur face aux préoccupations du narrateur, Thomas, un garçon de sept ans qui vient de perdre sa mère ; tandis que le titre français met en relief la résignation paisible de l’enfant, la version originale contient une note désespérante, face à l’impossibilité d’un retour. Un désespoir inscrit au plus profond du récit, alors que Thomas demeure seul avec un père qui perd pied, agissant en automate désemparé, incapable d’appréhender et d’accepter le vide laissé par la disparition de sa femme ; un père irrémédiablement prisonnier d'une souffrance palpable qui inquiète son fils («je crois que le troisième mois est celui où j’ai commencé à remarquer sa glissade, certains de ses marmonnements ») sans que celui-ci le lui montre ostensiblement.

Thomas, sans parvenir à s'habituer au mutisme de son père, vaque à ses occupations solitaires et, le visage recouvert d'un masque de lion offert par sa mère, il parcourt le territoire réel et imaginaire qu’elle lui a laissé en héritage : « J’étais le gardien des lieux et mes lieux étaient les suivants : son jardin, sa chambre, sa cachette, les bois au milieu. C’étaient les zones sur lesquelles je veillais. » Il veille aussi sur son père, qui s’éloigne du monde réel, et le protège en portant le secret de son état psychique, jusqu’au jour où son oncle et sa tante comprennent que rien ne va plus. Un soir, en rentrant de l’école, deux «messieurs» sont là pour son père, qui accepte de se faire interner, conscient que son dépérissement, qui fait toucher du doigt la vacuité des choses, est un lent suicide.

La texture narrative de cette douloureuse rétrospective s’enrichit au fil des regards que l’enfant pose sur son père et sur la tentative du narrateur, devenu adulte, pour enfin comprendre cet inconnu et l’ampleur de sa peine : un récit double, voire triple, quand s’y insèrent des épisodes oniriques purement enfantins, que le dessin se fait schématique et prend des allures fantaisistes - des aplats colorés où les visages des personnages, animalisés, font écho au masque que dans la réalité Thomas ôte rarement, s'en servant comme d'une armure, un rempart concret et métaphorique censé le protéger, justement, de la réalité.

La sobriété impeccable mais éprouvante des décors et des arrière-plans, souvent nus, focalise l’attention sur les visages souvent impassibles des personnages, sur lesquels se devine un indicible désespoir. Adieu, Maman pourrait tout aussi bien s’intituler "Adieu, papa", et le dénouement, imprévisible et poignant, rapproche encore davantage le père et le fils dans un nœud indestructible d’amour mortifère. L’auteur dit avoir été inspiré par plusieurs histoires semi-autobiographiques (l'effondrement d'un de ses professeurs dont l'épouse était malade, la relation entre son père et son grand-père, ou ses propres émotions) ici mêlées, transposées et combinées ; récit tragique, entre mélancolie et pessimisme, Adieu, Maman hante longtemps le lecteur en quête d'un sens à donner à l'existence, qui toujours échappe.

Blandine Longre
(février 2005)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

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