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La perte et le néant
Après
quelques albums publiés il y a bien longtemps (comme Cité
de Verre de Paul Auster, Paul Karasik et David Mazzucchelli,
publiée en paperback ce mois en Grande-Bretagne
par Faber and Faber), les éditions Actes Sud officialisent
leur collection BD, dirigée par Thomas Gabison et Michel
Parfenov. Les quatre titres qui la composent pour le moment sont
des romans graphiques (ou des BD littéraires ?) d'une indéniable
richesse, composés par des créateurs étrangers
dont ce sont (presque) les premières publications en France
: deux auteures israéliennes, Batia Kolton (Substance
profonde) et Rutu Modan (Energies bloquées),
un dessinateur italien, Gipi (Notes pour une histoire de guerre)
et un Américain, Paul Hornschemeier, qui signe un ouvrage
émouvant, dont l'atmosphère glaciale est saturée
par le chagrin et les dilemmes d'un petit garçon silencieux.
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Mother,
Come Home (« Mère, reviens à
la maison ») est devenu Adieu, Maman
en français – un renversement qui contribue à
modifier quelque peu la perception du lecteur face aux préoccupations
du narrateur, Thomas, un garçon de sept ans qui vient
de perdre sa mère ; tandis que le titre français
met en relief la résignation paisible de l’enfant,
la version originale contient une note désespérante,
face à l’impossibilité d’un retour.
Un désespoir inscrit au plus profond du récit,
alors que Thomas demeure seul avec un père qui perd pied,
agissant en automate désemparé, incapable d’appréhender
et d’accepter le vide laissé par la disparition
de sa femme ; un père irrémédiablement
prisonnier d'une souffrance palpable qui inquiète son
fils («je crois que le troisième mois est celui
où j’ai commencé à remarquer sa glissade,
certains de ses marmonnements ») sans que celui-ci
le lui montre ostensiblement. |
Thomas, sans
parvenir à s'habituer au mutisme de son père, vaque
à ses occupations solitaires et, le visage recouvert d'un
masque de lion offert par sa mère, il parcourt le territoire
réel et imaginaire qu’elle lui a laissé en héritage
: « J’étais le gardien des lieux et mes lieux
étaient les suivants : son jardin, sa chambre, sa cachette,
les bois au milieu. C’étaient les zones sur lesquelles
je veillais. » Il veille aussi sur son père, qui
s’éloigne du monde réel, et le protège
en portant le secret de son état psychique, jusqu’au
jour où son oncle et sa tante comprennent que rien ne va
plus. Un soir, en rentrant de l’école, deux «messieurs»
sont là pour son père, qui accepte de se faire interner,
conscient que son dépérissement, qui fait toucher
du doigt la vacuité des choses, est un lent suicide.
La texture narrative de cette douloureuse rétrospective s’enrichit
au fil des regards que l’enfant pose sur son père et
sur la tentative du narrateur, devenu adulte, pour enfin comprendre
cet inconnu et l’ampleur de sa peine : un récit double,
voire triple, quand s’y insèrent des épisodes
oniriques purement enfantins, que le dessin se fait schématique
et prend des allures fantaisistes - des aplats colorés où
les visages des personnages, animalisés, font écho
au masque que dans la réalité Thomas ôte rarement,
s'en servant comme d'une armure, un rempart concret et métaphorique
censé le protéger, justement, de la réalité.
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La sobriété impeccable mais éprouvante
des décors et des arrière-plans, souvent nus,
focalise l’attention sur les visages souvent impassibles
des personnages, sur lesquels se devine un indicible désespoir.
Adieu, Maman pourrait tout aussi bien s’intituler
"Adieu, papa", et le dénouement, imprévisible
et poignant, rapproche encore davantage le père et le
fils dans un nœud indestructible d’amour mortifère.
L’auteur dit avoir été inspiré par
plusieurs histoires semi-autobiographiques (l'effondrement d'un
de ses professeurs dont l'épouse était malade,
la relation entre son père et son grand-père,
ou ses propres émotions) ici mêlées, transposées
et combinées ; récit tragique, entre mélancolie
et pessimisme, Adieu, Maman hante
longtemps le lecteur en quête d'un sens à donner
à l'existence, qui toujours échappe. |
Blandine
Longre
(février 2005)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

http://www.actes-sud.fr
http://www.actes-sud.fr/BD/1.asp
http://www.margomitchell.com/publications.htm
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