Edward Hopper, Lumière et obscurité
de Gerry Souter

traduit de l’anglais par Aline Jorand
Éditions Parkstone, Collection Temporis, 2007

 

 


Ombre et lumière

Les éditions Parkstone enrichissent leur catalogue, déjà impressionnant, avec un ouvrage retraçant la vie d’un artiste majeur du XXe siècle, Edward Hopper. Cette biographie a été établie avec la plus grande âme par Gerry Souters, un spécialiste américain qui, durant ses années de formation, a inlassablement arpenté les galeries de la School of the Art Institute of Chicago et a connu l’inégalable fortune d’admirer quotidiennement le troublant Oiseaux de nuit.

Une biographie, certes, mais pas une accumulation de faits bruts, si intéressantes ces compilations puissent-elles parfois se révéler. Non, ici, avec intelligence et intelligibilité, Souters a réussi l’ambitieux pari d’éclairer les reproductions par le texte, et le texte par les reproductions, en sortant de l’ombre les éléments picturaux, anecdotiques, historiques, propres à rendre moins opaque le voile de mystère dissimulant l’énigmatique Hopper.

La logique de cette entreprise relève de la (re)contextualisation permanente : avec la trajectoire du peintre, avec son temps, avec l’art de l’époque sur le Nouveau Continent et ailleurs, etc. Pourtant, au lieu de se sentir dépassé par cet exposé foisonnant de détails, le lecteur a l’immense satisfaction de constater que la moindre information fait sens sous des angles multiples (en tant que telle ; face aux illustrations ; en comparaison avec d’autres œuvres ; etc.). De la sorte, professionnels et amateurs éprouveront autant de curiosité que de plaisir à tourner chacune des 256 pages de cette étude magistrale où, par petites touches, Souters exécute devant nos yeux la fresque de l’existence de Hopper, cet être ambivalent qui « habitait un corps défaillant et [qui] était le seul représentant d’une philosophie sombre et silencieuse ».

Inutile de s’étendre sur le parcours du Maître dont « le travail […] n’eut besoin d’aucun programme, n’appartint à aucune école ». Il nous plaît toutefois de noter que le livre de Souters tangue du circonstanciel au plus structurel : il parvient, par exemple, à débrouiller la relation tumultueuse qui liait Hopper à son épouse-muse-tyran-victime-soutien-assistante-diariste Joséphine, tout en ne se privant pas de raconter que, enfant, « [Hopper] choisissait ses amis dans les livres et non pas dans la vie. Leurs phrases – souvent lues à haute voix – devenant ainsi sa propre pensée ». Grâce à ce va-et-vient continu, l’ensemble prend naturellement corps et matière.

Il faut pénétrer l’univers de Hopper en silence. Non pas par recueillement ni par déférence, mais parce que c’est la juste façon d’appréhender sa densité, sa profondeur, son intimité. Dans ses toiles, des personnages qui regardent, au loin, assis sur un lit, debout à l’entrée d’une maison. Dans ses toiles, des hommes accablés, des femmes nues, des couples aux prises avec leur solitude, un clown triste. Souvent en attente. Dans ses toiles, aussi, des bateaux en mer, des demeures isolées, des chambres aux fenêtres indiscrètes, des bistrots aux clients figés, des salles d’opéra à moitié vides, des phares altiers. Dans ses toiles, de la lumière, intense, grise, fuyante, assassine, douce. Dans ses toiles, donc, la vie dans sa plus criante cruauté et sa plus sublime beauté. Et, s’il était encore besoin, Souters talonne Hopper à travers ses gravures, ses esquisses, ses tableaux. Il en suggère ainsi les lignes de fuite afin d’en rehausser les horizons, à jamais perdus…

Samia Hammami
(septembre 2007)

Samia Hammami, licenciée et agrégée en langues et littératures romanes, a rédigé un mémoire sur « La figure de la prostituée dans l’œuvre romanesque d’André Baillon ». Détentrice d’un Master en FLES, elle est actuellement professeur de français langue étrangère à l’Université de Liège. Elle est correctrice de la revue Jibrile.

 

http://www.mfa.org/hopper/

http://www.tate.org.uk/modern/exhibitions/hopper/about.htm