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Ombre et lumière
Les éditions
Parkstone enrichissent leur catalogue, déjà impressionnant,
avec un ouvrage retraçant la vie d’un artiste majeur
du XXe siècle, Edward Hopper. Cette biographie a été
établie avec la plus grande âme par Gerry Souters,
un spécialiste américain qui, durant ses années
de formation, a inlassablement arpenté les galeries de la
School of the Art Institute of Chicago et a connu l’inégalable
fortune d’admirer quotidiennement le troublant Oiseaux
de nuit.
Une biographie,
certes, mais pas une accumulation de faits bruts, si intéressantes
ces compilations puissent-elles parfois se révéler.
Non, ici, avec intelligence et intelligibilité, Souters a
réussi l’ambitieux pari d’éclairer les
reproductions par le texte, et le texte par les reproductions, en
sortant de l’ombre les éléments picturaux, anecdotiques,
historiques, propres à rendre moins opaque le voile de mystère
dissimulant l’énigmatique Hopper.
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La
logique de cette entreprise relève de la (re)contextualisation
permanente : avec la trajectoire du peintre, avec son temps,
avec l’art de l’époque sur le Nouveau Continent
et ailleurs, etc. Pourtant, au lieu de se sentir dépassé
par cet exposé foisonnant de détails, le lecteur
a l’immense satisfaction de constater que la moindre
information fait sens sous des angles multiples (en tant que
telle ; face aux illustrations ; en comparaison avec d’autres
œuvres ; etc.). De la sorte, professionnels et amateurs
éprouveront autant de curiosité que de plaisir
à tourner chacune des 256 pages de cette étude
magistrale où, par petites touches, Souters exécute
devant nos yeux la fresque de l’existence de Hopper,
cet être ambivalent qui « habitait un corps
défaillant et [qui] était le seul représentant
d’une philosophie sombre et silencieuse ». |
Inutile de s’étendre
sur le parcours du Maître dont « le travail […]
n’eut besoin d’aucun programme, n’appartint à
aucune école ». Il nous plaît toutefois
de noter que le livre de Souters tangue du circonstanciel au plus
structurel : il parvient, par exemple, à débrouiller
la relation tumultueuse qui liait Hopper à son épouse-muse-tyran-victime-soutien-assistante-diariste
Joséphine, tout en ne se privant pas de raconter que, enfant,
« [Hopper] choisissait ses amis dans les livres et non
pas dans la vie. Leurs phrases – souvent lues à haute
voix – devenant ainsi sa propre pensée ».
Grâce à ce va-et-vient continu, l’ensemble prend
naturellement corps et matière.
Il faut pénétrer
l’univers de Hopper en silence. Non pas par recueillement
ni par déférence, mais parce que c’est la juste
façon d’appréhender sa densité, sa profondeur,
son intimité. Dans ses toiles, des personnages qui regardent,
au loin, assis sur un lit, debout à l’entrée
d’une maison. Dans ses toiles, des hommes accablés,
des femmes nues, des couples aux prises avec leur solitude, un clown
triste. Souvent en attente. Dans ses toiles, aussi, des bateaux
en mer, des demeures isolées, des chambres aux fenêtres
indiscrètes, des bistrots aux clients figés, des salles
d’opéra à moitié vides, des phares altiers.
Dans ses toiles, de la lumière, intense, grise, fuyante,
assassine, douce. Dans ses toiles, donc, la vie dans sa plus criante
cruauté et sa plus sublime beauté. Et, s’il
était encore besoin, Souters talonne Hopper à travers
ses gravures, ses esquisses, ses tableaux. Il en suggère
ainsi les lignes de fuite afin d’en rehausser les horizons,
à jamais perdus…
Samia
Hammami
(septembre 2007)
Samia
Hammami, licenciée et agrégée
en langues et littératures romanes, a rédigé
un mémoire sur « La figure de la prostituée
dans l’œuvre romanesque d’André
Baillon ». Détentrice d’un Master en FLES,
elle est actuellement professeur de français langue étrangère
à l’Université de Liège. Elle est correctrice
de la revue Jibrile.

http://www.mfa.org/hopper/
http://www.tate.org.uk/modern/exhibitions/hopper/about.htm
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