Le Rêve d’un homme ridicule
de Fedor Dostoïevski

mise en scène de Siegrid Alnoy

jusqu'au 3 février 2006
Théâtre de la Colline, Paris

 

 

Le Rêve d'un homme ridicule
(texte français d'André Marcowicz) est paru chez Actes Sud, Babel, 1993.


La prostration ne tue pas

Carlo Brandt, pour jouer l’homme ridicule de Dostoïevski ? Le seul choix de ce comédien robuste à la puissante voix éclaire le sens de « ridicule » que Siegrid Alnoy va mettre en avant : désespéré et incompris, isolé dans son juste tourment jusqu’à la folie. Cet homme ridicule nous livre sa conscience meurtrie d’une voix monocorde, glaciale, revenue de tout, même de sa nuit noire et de son rêve si complexe – qui vaudra tout de même au rythme général, assez lent, de s’accélérer, de s’envenimer jusqu’aux exclamations, vitupérations, et autres illuminations de ce rêveur trop inspiré (le propre d’un grand texte n’est-il pas de garder sa force à tous les rythmes ?).
Siegrid Alnoy pousse à l’extrême les différentes séquences du texte – de la prostration atone à l’expérience du tombeau, des suicidaires hallucinations de verre au merveilleux du rêve, pour finir dans un climat de belle agonie mystique – et entraîne son personnage dans un voyage onirique, d’une remarquable efficace sur les plans visuel et émotionnel (car il s’agit bien de procurer des émotions, et non de convaincre : la conscience de la vie ne vaut pas la vie). Entre miroirs ternes, débris de verre incertains, et apparitions lumineuses, Carlo Brandt offre une performance parfaite, rappelant tour à tour les monologues sourds et sombres du théâtre beckettien (dialogues avec l’absence) et les cris du théâtre de la cruauté d’Artaud. S. Alnoy fait imploser Le Rêve d’un homme ridicule, dont elle engloutit la sensibilité à la misère humaine (qui, avec la tentation suicidaire, fait le nœud du problème) sous une solitude inhumaine, dans les affres ténébreuses de la maladie psychique, toujours réhabilitée, avec la vie, contre la normalité, contre la mort dans la platitude stupide ou dans le rationalisme hypocrite. Tout cela avec une gravité qui accentue la distance entre la scène et le public, jusqu’à ce que celui-ci ait l’impression que la scène a envahi son propre cerveau, et gravement accentué sa distance avec lui-même : le prix à payer pour un spectacle d’une extraordinaire intensité.

Nicolas Cavaillès
(Janvier 2006)

http://www.colline.fr/