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Le
Rêve d'un homme ridicule
(texte
français d'André Marcowicz) est paru chez Actes Sud,
Babel, 1993.
La prostration ne tue pas
Carlo Brandt,
pour jouer l’homme ridicule de Dostoïevski ? Le seul
choix de ce comédien robuste à la puissante voix éclaire
le sens de « ridicule » que Siegrid Alnoy va mettre
en avant : désespéré et incompris, isolé
dans son juste tourment jusqu’à la folie. Cet homme
ridicule nous livre sa conscience meurtrie d’une voix monocorde,
glaciale, revenue de tout, même de sa nuit noire et de son
rêve si complexe – qui vaudra tout de même au
rythme général, assez lent, de s’accélérer,
de s’envenimer jusqu’aux exclamations, vitupérations,
et autres illuminations de ce rêveur trop inspiré (le
propre d’un grand texte n’est-il pas de garder sa force
à tous les rythmes ?).
Siegrid Alnoy pousse à l’extrême les différentes
séquences du texte – de la prostration atone à
l’expérience du tombeau, des suicidaires hallucinations
de verre au merveilleux du rêve, pour finir dans un climat
de belle agonie mystique – et entraîne son personnage
dans un voyage onirique, d’une remarquable efficace sur les
plans visuel et émotionnel (car il s’agit bien de procurer
des émotions, et non de convaincre : la conscience de la
vie ne vaut pas la vie). Entre miroirs ternes, débris de
verre incertains, et apparitions lumineuses, Carlo Brandt offre
une performance parfaite, rappelant tour à tour les monologues
sourds et sombres du théâtre beckettien (dialogues
avec l’absence) et les cris du théâtre de la
cruauté d’Artaud. S. Alnoy fait imploser Le
Rêve d’un homme ridicule,
dont elle engloutit la sensibilité à la misère
humaine (qui, avec la tentation suicidaire, fait le nœud du
problème) sous une solitude inhumaine, dans les affres ténébreuses
de la maladie psychique, toujours réhabilitée, avec
la vie, contre la normalité, contre la mort dans la platitude
stupide ou dans le rationalisme hypocrite. Tout cela avec une gravité
qui accentue la distance entre la scène et le public, jusqu’à
ce que celui-ci ait l’impression que la scène a envahi
son propre cerveau, et gravement accentué sa distance avec
lui-même : le prix à payer pour un spectacle d’une
extraordinaire intensité.
Nicolas
Cavaillès
(Janvier
2006)

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