Hogg
Samuel R. Delany

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Norbert Naigeon
Editions Désordres, Laurence Viallet, 2006

 

 


De l'utilité de l'ogre

Pour harponner son lecteur, l'éditeur se fait fréquemment des noeuds au cerveau en cherchant dans ce qu'il publie une quatrième de couverture convenable : la littérature, qui avance dans l'ordre du langage à contresens des rhétoriques publicitaires, se refuse le plus souvent à plaire, à flatter les bas instincts, à brailler dans le vide. La quatrième de couverture envoie donc un message paradoxal à l'adresse du badaud puisqu'il lui faut éveiller l'attention sans draguer trop outrageusement.
Disons-le tout net : être parvenu à extraire sept lignes de Hogg qui satisfasse à ces impératifs tient de l'exploit. Il est à peine question, dans l'extrait retenu au dos du livre, de « sueur séchée» sous les aisselles et d'une haleine évoquant «l'intérieur d'un congélateur plein que l'on aurait débranché pendant un mois ». Broutilles. Ouvrir le livre revient ensuite à ouvrir la porte dudit congélateur et découvrir mille merveilles insoupçonnées baignant dans des effluves infectes : les mets qui pourrissent là sont tout ce que notre belle société dissimule pour vivre pleinement sa bonne conscience. Il est question d'un personnage dénommé Hogg dont le narrateur suit durant trois jours les pérégrinations ordinaires. Hogg est une sorte de clochard dont le métier consiste à violer et tabasser les femmes que ses commanditaires lui désignent. Hogg est un monstre abstrait, un ogre, qui prend plaisir à cette tâche car son appétit libidineux est sans limite et s'épanouit volontiers dans la sueur, le sang, la merde, enfin tout ce qui peut émaner d'un corps humain et que nous tenons pour « sale ».

Aucun répit pour le lecteur, dont la tête est maintenue là-dedans durant au moins les cent premières pages. Samuel R. Delany, à la façon d'une sorte de Sade des bas-fonds américains et auteur par ailleurs de nombreux romans de science-fiction, crée ici une oeuvre à l'image du personnage éponyme : parfaitement monstrueuse et cependant fascinante.

Chaque phrase nous jette en effet face à une violence sexuelle qui interroge en retour la nature profonde du désir et permet un effet de loupe hallucinatoire sur le machisme incorrigible (?) des sociétés contemporaines. Le livre provoquant partout l'écoeurement et la saturation, la lecture devient une expérience extrême qui prend toute son ampleur et tout son sens dans la seconde partie. Nous sommes alors explicitement confrontés aux terreurs des Etats-Unis et notamment la tentation de l'ultraviolence qui touche une partie de sa jeunesse : Hogg et le narrateur tentent de rattraper un de leurs amis, un adolescent en cavale qui s'est mis en tête de massacrer au hasard les bonnes gens qu'il croise sur son chemin.

La traduction modifie probablement notre perception du texte mais on devine néanmoins à travers elle la cohérence stylistique que s'est imposé l'auteur, restant au contact d'un langage cru, aussi brutal que vivant et concret, non sans humour parfois mais s'abstenant de tout commentaire, de toute esquisse de pensée superflue. Expurgée de toute distanciation narrative, l'histoire suit un déroulement implacable au rythme d'une violence systématique. Même si ce n'est pas un livre à mettre entre toutes les mains, même s'il s'agit assurément d'un mauvais cadeau de noël, il est réjouissant de constater qu'une oeuvre comme celle-ci, témoignant d'une urgence viscérale et d'un talent indéniable, puisse être publiée aujourd'hui et rencontrer un public. Bravo donc à Laurence Viallet, qui dans sa collection Désordres, déniche fréquemment des ovnis de ce genre. Hogg semble appelé à prendre place parmi les joyeux ogres du panthéon littéraire, les affreux en tous genres dont la monstruosité nous en dit beaucoup sur nous-mêmes et les confins sombres de l'âme.

Jean-Baptiste Monat
(novembre 2006)

Jean-Baptiste Monat poursuit des études de Lettres qui le mènent plus particulièrement dans le domaine poétique français, et déambule volontiers aux confins des genres littéraires, vers certaines de leurs marges (la chanson notamment).

 

Entretien avec Laurence Viallet

www.editions-desordres.com