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De l'utilité de l'ogre
Pour harponner
son lecteur, l'éditeur se fait fréquemment des noeuds
au cerveau en cherchant dans ce qu'il publie une quatrième
de couverture convenable : la littérature, qui avance dans
l'ordre du langage à contresens des rhétoriques publicitaires,
se refuse le plus souvent à plaire, à flatter les
bas instincts, à brailler dans le vide. La quatrième
de couverture envoie donc un message paradoxal à l'adresse
du badaud puisqu'il lui faut éveiller l'attention sans draguer
trop outrageusement.
Disons-le tout net : être parvenu à extraire sept lignes
de Hogg qui satisfasse à ces impératifs tient de l'exploit.
Il est à peine question, dans l'extrait retenu au dos du
livre, de « sueur séchée» sous
les aisselles et d'une haleine évoquant «l'intérieur
d'un congélateur plein que l'on aurait débranché
pendant un mois ». Broutilles. Ouvrir le livre revient
ensuite à ouvrir la porte dudit congélateur et découvrir
mille merveilles insoupçonnées baignant dans des effluves
infectes : les mets qui pourrissent là sont tout ce que notre
belle société dissimule pour vivre pleinement sa bonne
conscience. Il est question d'un personnage dénommé
Hogg dont le narrateur suit durant trois jours les pérégrinations
ordinaires. Hogg est une sorte de clochard dont le métier
consiste à violer et tabasser les femmes que ses commanditaires
lui désignent. Hogg est un monstre abstrait, un ogre, qui
prend plaisir à cette tâche car son appétit
libidineux est sans limite et s'épanouit volontiers dans
la sueur, le sang, la merde, enfin tout ce qui peut émaner
d'un corps humain et que nous tenons pour « sale ».
Aucun répit
pour le lecteur, dont la tête est maintenue là-dedans
durant au moins les cent premières pages. Samuel R. Delany,
à la façon d'une sorte de Sade des bas-fonds américains
et auteur par ailleurs de nombreux romans de science-fiction, crée
ici une oeuvre à l'image du personnage éponyme : parfaitement
monstrueuse et cependant fascinante.
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Chaque phrase nous jette en effet face à une violence
sexuelle qui interroge en retour la nature profonde du désir
et permet un effet de loupe hallucinatoire sur le machisme
incorrigible (?) des sociétés contemporaines.
Le livre provoquant partout l'écoeurement et la saturation,
la lecture devient une expérience extrême qui
prend toute son ampleur et tout son sens dans la seconde partie.
Nous sommes alors explicitement confrontés aux terreurs
des Etats-Unis et notamment la tentation de l'ultraviolence
qui touche une partie de sa jeunesse : Hogg et le narrateur
tentent de rattraper un de leurs amis, un adolescent en cavale
qui s'est mis en tête de massacrer au hasard les bonnes
gens qu'il croise sur son chemin. |
La traduction
modifie probablement notre perception du texte mais on devine néanmoins
à travers elle la cohérence stylistique que s'est
imposé l'auteur, restant au contact d'un langage cru, aussi
brutal que vivant et concret, non sans humour parfois mais s'abstenant
de tout commentaire, de toute esquisse de pensée superflue.
Expurgée de toute distanciation narrative, l'histoire suit
un déroulement implacable au rythme d'une violence systématique.
Même si ce n'est pas un livre à mettre entre toutes
les mains, même s'il s'agit assurément d'un mauvais
cadeau de noël, il est réjouissant de constater qu'une
oeuvre comme celle-ci, témoignant d'une urgence viscérale
et d'un talent indéniable, puisse être publiée
aujourd'hui et rencontrer un public. Bravo donc à Laurence
Viallet, qui dans sa collection Désordres, déniche
fréquemment des ovnis de ce genre. Hogg semble appelé
à prendre place parmi les joyeux ogres du panthéon
littéraire, les affreux en tous genres dont la monstruosité
nous en dit beaucoup sur nous-mêmes et les confins sombres
de l'âme.
Jean-Baptiste
Monat
(novembre 2006)
Jean-Baptiste
Monat poursuit
des études de Lettres qui le mènent plus particulièrement
dans le domaine poétique français, et déambule
volontiers aux confins des genres littéraires, vers certaines
de leurs marges (la chanson notamment).

Entretien
avec Laurence Viallet
www.editions-desordres.com
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