Le rire de Swann
d’André Hodeir

Rouge profond, 2006

 

 

Contre la « musique stercoraire »

Violoniste (sous le pseudonyme de Claude Laurence), arrangeur, compositeur, André Hodeir, qui a voué en grande partie sa vie au jazz, compte aussi, au nombre de ses multiples activités, l’écriture : celle du musicologue, du critique (rédacteur en chef de Jazz Hot, notamment), mais aussi celle de l’écrivain. A la suite de deux romans, Le rire de Swann, son second recueil de nouvelles après Si seulement la vie (Joëlle Losfeld, 2001), en témoigne.

On l’aurait deviné, c’est la musique qui tisse la trame thématique de l’ensemble. Mais c’est bien l’art de la narration qui en assure la qualité formelle ; l’art des narrations, faudrait-il plutôt dire. Car ce qui préoccupe ici l’auteur, ce n’est pas de parler de la musique en soi (« La critique musicale me semble, sauf exception, fort ennuyeuse », écrit-il dans une « Coda » explicative), mais plutôt d’évoquer les êtres dans leur rapport avec elle. En même temps, il s’agit, semble-t-il, de réhabiliter la vraie musique, celle qui s’adresse à des auditeurs (et en l’occurrence à des lecteurs) dont le « porte-monnaie culturel » n’est pas vide : celle de Mozart plutôt que celle de Rossini, celle de Charlie Parker plutôt que celle de Johnny Hallyday, bref la musique de qualité (de génie) plutôt que celle que Swann appelle « stercoraire » (donc relative aux excréments, ce qui n’est pas un jugement inoffensif).

Alors, dans ces histoires purement fictives ou inspirées par des anecdotes réelles, anciennes ou actuelles, et même mordant sur l’anticipation, on rencontre des personnages inconnus ou célèbres, en tout cas d’une réjouissante diversité ; des interprètes talentueux, des chefs habiles, des enfants précoces, des présentateurs de télévision roublards, des Résistants au port obligatoire du baladeur, des trombonistes en proie aux rivalités, et même Franz Xavier Süssmayr refusant de s’effacer devant la gloire de Mozart, Schubert fulminant contre l’usage que Pagnol a fait de sa Belle Meunière ou Louis Marchand, le compositeur et virtuose français, fuyant Dresde devant le génie de Jean-Sébastien Bach !

André Hodeir a l’art de plier la musique à sa prose, et inversement ; l’art de faire du sensible avec le sérieux, du drôle avec le dramatique, du littéraire avec le musical ; l’art de contribuer à remplir, pour notre plaisir et notre culture, notre « porte-monnaie culturel ».

Jean-Pierre Longre
(octobre 2006)

Jean-Pierre Longre enseigne la littérature contemporaine à l’Université Jean Moulin Lyon 3. Auteur d’études sur divers écrivains du XXe siècle, collaborateur de revues, il a participé à la publication des romans de Queneau dans la Bibliothèque de la Pléiade, s’intéresse à la comparaison des arts (littérature, musique, peinture) et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie et Belgique en particulier). Derniers ouvrages parus : Raymond Queneau en scènes (Presses Universitaires de Limoges, 2005) et Jean Prévost aux avant-postes (Collectif, avec William Marx, Les Impressions Nouvelles, 2006).

 

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