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M.
Wells chez les Hommes-Dieux
«
Je vais sur la lune dans un boulet de canon lancé par un
canon. Ce n’est pas une invention. Lui va dans Mars avec un
aéronef qu’il construit dans un métal qui supprime
la loi de la gravitation. Ça, c’est très joli,
mais montrez-moi ce métal. Qu’il nous le fabrique !
» C’est avec une certaine once de scepticisme qu’en
1903 Jules Verne jugeait son contemporain
anglais Herbert George Wells. Dans le recueil des chefs d’œuvre
de ce dernier proposé par Omnibus, Francis Lacassin met en
parallèle ces deux figures considérées, chacune
à sa façon, comme les fondateurs de la Science-Fiction.
Toutefois, s’il reconnaît surtout à Verne le
mérite d’avoir annoncé maints progrès
de notre civilisation, il attribue véritablement à
Wells la paternité de l’«anticipation».
Wells
avait entrevu beaucoup de révolutions techniques qui ne nous
étonnent ou ne effrayent plus guère : les premiers
pas sur une lune dégagée des songeries romantiques
; les ravages de l’arme bactériologique dans La
Guerre des Mondes ; jusqu’à la bombe
atomique, envisagée dans La Destruction libératrice…
en 1914 !
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Lacassin
souligne très opportunément la provocation
inhérente aux romans de Wells. Concevoir par exemple
une machine à voyager dans le temps à l’époque
d’un scientisme étriqué relevait presque
de l’insulte. Mais ce sont plutôt les générations
actuelles que ses écrits interpellent car «
comment ne se sentirait-on pas impliqué dans
le devenir de l’homme prophétisé par
le romancier ? Au terme de millions d’années
dans le futur, l’explorateur ne trouve que la vision
prophétique de la faillite de l’espèce
humaine. Des étendues mornes et glacées, vides
de toute forme de vie animale ou végétale
». On doit également à Wells d’avoir
ouvert la lucarne donnant sur la Quatrième Dimension.
Nombre de ses nouvelles attestent en effet du fantasme de
traverser le miroir. Une incartade aux lois de l’espace-temps
qui permet parfois aux protagonistes et au lecteur une bouleversante
incursion dans un monde édénique.
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Lacassin définit
plusieurs postures wellsiennes face à la création.
Après celle de « l’escroc de la science »,
il évoque le « blasphémateur »
qu’il fut. La littérature selon Wells, socialiste pragmatique,
ne peut se contenter d’être pur divertissement : elle
doit immanquablement être portée par une volonté
de dénonciation, du moins de critique. En cela, l’auteur
renoue avec la veine imaginaire de l’utopie de la Renaissance,
mais dans une démarche inverse : dans la plupart de ses récits,
c’est l’être merveilleux (l’ange, la sirène,…)
qui vient à nous pour constater l’inanité de
nos valeurs et de nos croyances.
Un aspect
autrement intéressant du personnage est sans doute cette
farouche attitude antiscientifique qu’il adopta, et ce dès
ses débuts. Un parti pris qui éclatera en 1896 dans
ce que Lacassin qualifie du « plus post-moderne de ses
romans ». On frémira encore en accostant sur L’Île
du Docteur Moreau, ce lieu hanté de créatures
tératomorphes qui nous confrontent au versant le plus malsain,
le plus aberrant, et dès lors le plus fascinant, de la manipulation
génétique.
Wells visionnaire
? Et comment ! Il suffit, pour s’en persuader, de consulter
la liste de ses intuitions ou de ses prospectives politiques. On
prendra donc un immense plaisir à replonger dans cet univers
aussi éclairé que pessimiste, au fil des savoureuses
traductions originales qu’en donna le Mercure de France au
tournant du siècle passé.
Frédéric
Saenen
(avril 2007)
Frédéric
Saenen, licencié
en philologie romane, professeur de français-langue étrangère,
auteur et poète, collabore à de nombreuses revues
de poésie ou de critique littéraire, en Belgique et
en France et participe régulièrement à des
lectures publiques. Depuis mai 2003, avec Frédéric
Dufoing, il anime Jibrile,
revue de critique littéraire et politique.

http://www.omnibus.tm.fr/
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