Au temps pour moi, journal intime d’une association d’idées, 1989-2004
Suivi d’une réflexion d’Edgar Morin et de Véronique Nahoum-Grappe

Les Carnets du Dessert de Lune, 2004

 

Action, éthique, esthétique.

Journaliste, fondateur d’Opération Villages Roumains, de Causes Communes, initiateur des Ambassades de la démocratie locale, écrivain, inventeur d’émissions de télévision et de radio citoyennes et militantes (on en passe), Paul Hermant est visiblement un homme d’action, mais aussi de réflexion et d’écriture. Dans Tous les fleuves vont à la mer (« De la démocratie », Bruxelles, 1993), il pratiquait méditation et récit chronologique à propos d’Opération Villages Roumains, fondée en 1988 pour lutter contre la « systématisation » des villages décidée par Ceausescu.

Au temps pour moi abrite, derrière le double jeu verbal du titre et du sous-titre, une marqueterie de formes littéraires qui alternent et s’associent, fondée sur les troubles et les espoirs d’une Europe à la charnière de deux siècles, dont l’un s’est terminé avec les murs politiques « qu’on abat » et la libre circulation, et l’autre commence avec les illusions, les exils et les aberrations économiques. Une marqueterie qui se compose de sept motifs multipliés et entrecroisés (Verbatim, Viatique, Reprise, Correspondances, Fable, Histoire, Billet) et de textes écrits à des moments diversement représentatifs de la période 1989-2004.

Dans cette juxtaposition combinant esthétique et efficacité, de quoi est-il question ? De la Roumanie et de sa « révolution », après les affres de la période Ceausescu et les résolutions d’OVR ; de Causes Communes et de la guerre yougoslave, de ses horreurs et de ses ambiguïtés ; de la Belgique, de la France, de l’Europe, de l’immigration (l’épisode entre autres exemplaire de ces deux enfants afghans sauvant des restrictions budgétaires une école belge) ; de l’engagement pour la paix, mettant en jeu le rêve de « renvoyer dos à dos les bellicistes de tout poil » et de préserver la liberté et la diversité ; de l’humanitaire et de l’humain (que le premier oublie parfois) ; de la « citoyenneté », si difficile à définir (« Peut-on être citoyen d’un réseau ? ») ; des amis, toujours là ou disparus…

Les destinées évoquées ici, destinées individuelles et collectives, nationales et internationales, valent par elles-mêmes. Mais il ne s’agit pas que de souvenirs et d’édifiantes histoires vraies ; Paul Hermant accroche à son « journal intime » une poésie de l’éthique et de l’action ; la narration, la description, la réflexion, la spéculation fondent une écriture à la fois originale et forte, qui n’exclut pas le ressassement, la réitération, la psalmodie (comme dans ces listes de noms – noms de communes européennes ou de compagnons de route –, de dates et de lieux – accidents et morts de la migration clandestine), et donnent à l’ensemble une coloration à la fois tragique et hautement humaine. Véronique Nahoum-Grappe et Edgar Morin, dans leur postface, ont bien raison d’écrire : « Cette possibilité de penser plusieurs choses à la fois et cette capacité de donner des formes différentes à cette diversité font que l’on n’est jamais tout à fait dans le politique, tout à fait dans le poétique, tout à fait dans le social, tout à fait dans l’éthique, etc. mais peut-être bien dans le tout à la fois ».

J-P. Longre
(janvier 2005)

Jean-Pierre Longre, maître de conférences en littérature du XXème siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse sur Raymond Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains contemporains et sur la comparaison des langages littéraire et musical. Il a participé à l'édition des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie, Belgique, Québec).

Editions Les Carnets du Dessert de Lune
30 rue Longue-Vie
1050 Bruxelles
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