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Middlesex…
En 1874, le
Docteur Ambroise Tardieu publiait un ouvrage scientifique intitulé
Question médico-légale de l'identité dans
ses rapports avec les vices de conformation des organes sexuels,
qui comprenait un manuscrit découvert en 1868, dans "une
des plus pauvres mansardes du Quartier Latin". Auprès
de ce manuscrit, un corps : celui d'Abel Barbin, âgé
de vingt-huit ans, qui venait de se suicider. Abel, certes, pourtant
né(e) Adélaïde Herculine Barbin (surnommée
Alexina par ses proches) et rebaptisé(e) à vingt et
un ans, après qu'un tribunal la/le déclare de sexe
masculin. Une décision administrative qui tient compte de
la « prédominance évidente du sexe masculin
» d’Abel d’un point de vue physiologique,
néanmoins insuffisante à résoudre les états
d’âme de cet hermaphrodite et d’offrir de réponse
à ses incessants questionnements identitaires.
Abel fait le
récit de sa courte existence sans aucune prétention
littéraire ("Ma plume ne peut se mesurer à celle
de ces géants du drame", écrit-il en mentionnant
Alexandre Dumas et Paul Féval) ; il se raconte avec pudeur
et dignité – une tournure d’esprit engendrée
selon toute vraisemblance par la honte qui l’habite, mais
aussi par une éducation religieuse « parfaite »,
tout au long des années durant lesquelles il fut «
fille » puis « femme». En effet, jusqu'à
quinze ans, Herculine est confiée au "calme délicieux
des maisons religieuses". Les "études sérieuses"
comblent la jeune fille, ainsi que diverses amitiés avec
certaines de ses camarades, à qui elle voue parfois des passions
démesurées ; des comportements qui ne sont pas sans
inquiéter les religieuses.
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Ces dernières ne lui inspirent qu'un profond amour, respectueux,
et le soutien moral qu'elles lui apportent sera essentiel. Aussi,
de retour chez sa mère, Herculine se voit proposer une
carrière dans l'enseignement ; elle accepte, malgré
"une antipathie non raisonnée mais profonde pour
le métier". Deux ans d'école normale, où
elle vit de nouveau entourée de jeunes filles, lui font
prendre conscience de sa nature trouble ; ses sens en éveil
ne cessent de la harceler dans un lieu qu’elle décrit
pourtant comme un "sanctuaire de la virginité",
et seule l'étude semble la protéger temporairement
des pulsions qui la tiraillent mais qu’elle ne comprend
pas. Ses études terminées, elle est affectée
à l'école privée d'une petite ville et
tombe amoureuse de Sara, une autre institutrice qui deviendra
sa maîtresse, avec toutes les complications que ce statut
provoque. |
Rien de rocambolesque,
ni de grivois, car l'humour n'a pas sa place ici ; à défaut,
l’auteur exprime une lucidité désespérée
et morbide. Si érotisme il y a, il n'est nullement prémédité
ou gratuit, mais uniquement dicté par un profond désir
d'authenticité de la part d'Abel Barbin ; un désir
pourtant étouffé par la douleur qui nourrit ce récit
: une souffrance infinie se dégage de ce témoignage,
une souffrance morale, surtout, qu'il/elle ne cesse de clamer et
de renvoyer à la face d'une société en marge
de laquelle il se situe ; car sa nature hybride fait naître
des réactions cruelles chez certains avides de scandale (en
particulier la presse, qui multiplie les « insinuations perfides
» quand il est déclaré « homme »
par l’état civil) et même si d'autres le soutiennent
(sa mère, les médecins, son amie Sara, ou encore l'évêque
qui tranchera pour lui), il sait que les voies vers un bonheur simple
lui sont fermées, comme à jamais voué à
la marginalité ; pour preuve, devenu officiellement un homme,
il admet que sa "connaissance intime, profonde de toutes les
aptitudes, de tous les secrets du caractère de la femme"
ferait de lui "un détestable mari". Une souffrance
née d’une ambivalence inscrite au cœur du texte
(oscillant sans cesse entre le masculin et le féminin pour
parler de lui), que lui/elle-même est incapable d’apaiser
et qui le mènera au suicide.
Tout comme
leur auteur, ces mémoires très particuliers, écrits
d'une plume élégante, ont une histoire : nous devons
à Michel Foucault d'avoir retrouvé le texte dans les
archives du Département de l'Hygiène publique, de
l'avoir publié en 1978, accompagné de documents d'époque
et d'avoir ainsi fait connaître Abel/Herculine Barbin, mi-homme,
mi-femme, incapable de définir sa véritable identité
sexuelle, qu'elle soit biologique ou psychique. Tragédie
identitaire, récit d'éducation, témoignage
de l'histoire privée, ce récit frappant et sincère
est aussi un appel à la compassion et au respect. «
Il est difficile de lire une histoire plus navrante, racontée
avec un accent plus vrai », disait Ambroise Tardieu en introduction
de ces Souvenirs.
En annexe de
cette publication soignée et fort agréable à
parcourir, on trouvera divers éléments de documentation
– dont un texte d’Antoinette Weill (qui retrace les
lois scolaires qui se sont succédées au cours du XIXe),
des données chronologiques et biographiques, le rapport précis
de l’examen médical d’Herculine, à l’âge
de 21 ans, ainsi que quelques photos d’un hermaphrodite inconnu,
signées Nadar.
Blandine
Longre
(mai 2008)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; traductrice et critique
littéraire, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.
http://blongre.hautetfort.com

Le
titre de cet article fait référence au roman de Jeffrey
Eugenides, Middlesex
http://lacausedeslivres.com/
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