La lettre
d’Anne Herbauts
DVD Et Jean s’est perdu dans ses pensées
« Les albums Duculot », Casterman, 2005

 


Un album qui infuse l’esprit

L’album jeunesse est une nourriture spirituelle capable de contenter les plus grands appétits. Véritable trésor de sagesse, il délie les langues, intrigue, interroge, émerveille, réconforte.
Chez Anne Herbauts, artiste Bruxelloise de 29 ans, lauréate notamment du Baobab 2003 pour Et trois corneilles… (Casterman), chaque album est une symphonie, véritable partition où tout entre en résonance. Mots et images fusionnent dans une harmonie poétique, elliptique, à la mesure de la vie, de son mystère, et l’existence prend soudain un sens.

« J’aime l’impalpable, parler de choses sans définition, sans consistance. J’ai toujours l’impression d’être entre le mot, entre l’image, comme en BD où tout se passe entre les cases, dans le blanc, sorte de ponctuation, de grosse virgule. » On l’aura compris, le temps est au centre de l’oeuvre d’Anne Herbauts (25 albums déjà !). Lundi, paru il y a un an, évoquait la disparition d’un être cher et l’artiste jouait avec le support : la perte devenait visuelle, la page blanche, tactile, le grammage du papier diminuait et le souvenir de l’être aimé finissait par émerger en transparence, instant poreux où passé, présent et futur fusionnent.
Avec La lettre, l’album est cette fois accompagné d’un DVD. L’histoire raconte la promenade de deux compères, un ours et un raton laveur, occupés à collecter des « souvenirs de l’été » dans une enveloppe destinée à leur ami, Jean. Dans le court-métrage d’animation, Jean ouvre la lettre et se perd au sens littéral, dans ses pensées.

Chacun des « mots trésors » glissés dans l’enveloppe entre alors dans sa rêverie : le copeau de bouleau devient oiseau taille-crayon, grelot et fruit se transforment en un arbre métronome effrayant qui martèle les secondes, le fil de pêcheur devient « fil des pensées » — canne à infuser tenue par un pêcheur tout droit sorti d’une théière, bol sur la tête et boule à thé en guise de museau —, tandis que la plume noire se change en corbeau bavard «percepteur des mots et pensées ». Ce dernier, brutal et prétentieux, veut «capturer les pensées au plus vite, les écrire, les décrire, les inscrire, les transcrire, les proscrire avant qu’elles ne s’envolent » contre le gré du pêcheur qui préfère : «(…) prendre le temps de [les] vieillir ».

S’ensuit une dispute qui brisera le fil des pensées. Ramené à la réalité, Jean se lève pour préparer une tasse de thé. Grâce à ses amis, il lui suffira d’ouvrir la lettre pour réchauffer, colorer, parfumer les longues journées d’hiver qui s’annoncent. Que serions-nous sans mémoire ?

Finalement, l’univers d’Anne Herbauts donne l’impression de plonger dans un rêve d’enfant, où la simplicité apparente cache la forêt de l’inconscient. Chacun s’y reflètera donc comme dans un miroir. Et si l’auteur elle-même se prêtait au jeu, peut-être se reconnaîtrait-elle sous les traits de Jean, incarnation de l’artiste — écartelé entre contemplation et création, ambition et autocensure —, qui pour contenter son désir d’intemporalité, s’en va pêcher dans l’inépuisable infusion de ses souvenirs.

Maïa Brami
(octobre 2005)

Née en 1976, Maïa Brami est écrivain — pour petits, moyens et grands! — et journaliste. En parallèle aux ateliers d'écriture dans les écoles et lycées, elle anime une chronique hebdomadaire sur la littérature Jeunesse dans l'émission Au fil des pages, diffusée sur les ondes de RCF. Après un premier roman, Vis ta vie Nina (Grasset Jeunesse, Prix Chronos 2002) elle a reçu en juin 2005 le Prix Matti Chiva de l'Institut Danone pour un album, Goûte au moins! à paraître cet automne aux éditions Circonflexe. Dernier titre paru : Mon arbre ami illustré par Ingrid Monchy (Les albums Duculot, Casterman, 2005)

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