In the Cage
Hesperus Press, 2002

 

 

Celle qui comptait leurs mots.

Dans la cage, il y a une jeune femme. Elle mène, « dans son cadre grillagé, une vie de hamster », et son rôle consiste à « vendre des timbres, peser des lettres, répondre aux questions idiotes, rendre la monnaie, et, plus que toute autre chose, à compter des mots aussi innombrables que des grains de sable, les mots des télégrammes glissés par le guichet du matin au soir ». Elle sait que dans sa situation, elle connaît les gens sans qu’ils le sachent. Parfois elle s’attache à une histoire, révélée par une correspondance télégraphique, et aux clients pressés capables d’organiser leurs rendez-vous d’une manière aussi coûteuse. Ainsi elle se pique au jeu de la liaison entre le fringant mais désargenté capitaine Everard et une belle lady. Elle vit la passion par procuration, étant elle-même promise à l’ennuyeux et fiable Mr Mudge.
Ce curieux et court roman de Henry James parut en 1898. Bien que James soit américain, il faisait partie, de longue date, de la société londonienne, où il vivait depuis plus de vingt ans. Ses œuvres plus importantes, comme le Portrait d’une dame, mettent en scène des milieux raffinés, généralement aisés et cosmopolites. Ce qui est curieux ici, c’est l’attention portée à une héroïne obscure, que l’auteur respecte et étudie avec le même soin qu’un personnage plus brillant. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, il n’y a pas de snobisme, ni de condescendance. La jeune femme renâcle devant la nécessité de sa vie étriquée, mais est capable d’y faire face, et ne se perd pas dans ses rêves. Les clients de l’agence postale lui paraissent vivre dans un fleuve d’or : mais elle tarde un peu à se faire muter au nord de Londres, comme l’en presse son fiancé qui désire l’épouser et acheter une maison adaptée à leurs moyens, car cette richesse et cette haute société sont pour elle à la fois inaccessibles et utiles — une bouffée d’air, une nourriture pour son imagination.
L’écriture de James, toujours d’une grande élégance, est aussi d’une grande précision, n’en disant jamais trop, captant les sentiments et les aspirations de la jeune femme, qui n’est pas nommée mais n’en reste pas moins une vraie personnalité. Les autres, bien qu’ayant un nom (voire plusieurs avec les pseudonymes utilisés par les amants) apparaissent davantage comme des caractères de comédie : fiancé modeste mais ambitieux, officier clinquant mais falot, grande dame scandaleuse.

Un dernier trésor à découvrir dans cette centaine de pages imprimées serré : la description, en toile de fond, de la société citadine victorienne, des gens ni très pauvres, ni très riches, leurs conditions de vie et de travail. Ainsi apprend-t-on que la poste se trouve dans une épicerie, et que notre demoiselle, entourée de papiers dans sa cage, perçoit les effluves mêlés de jambon et de savon, et fait parfaitement la différence, télégrammes ou pas, entre les commis de magasins et les oisifs fortunés. Ainsi devine-t-on l’âpreté du sort de ces femmes, au travers parfois d’une touche d’humour, telle cette amie de la télégraphiste qui avait inventé une nouvelle carrière pour les femmes — avoir ses entrées dans les belles maisons pour s’occuper des fleurs.

Laurence Tourniaire
(mars 2003)

 

Hesperus Press
http://www.hesperuspress.com

Autre titre d'Hesperus
The Fox (DH Lawrence)
The diary of Adam and Eve (Mark Twain)
The Haunted House (Dickens)
Who killed Zebedee ? (WW Collins)

http://www.kirjasto.sci.fi/hjames.htm

http://www.theatlantic.com/unbound/flashbks/james/jamint.htm