Le roman modes d’emploi
Folio Essais / Inédit, 2006

 

 

Le roman n’est pas que fiction

Au XXe siècle, la fiction romanesque fut en France un terrain inépuisable de remises en causes irrigué par des vagues de contestation successives. Ce « courant critique » majeur (qui n’occulte pourtant pas la fidélité à la tradition chez certains écrivains), anticipé par Flaubert et, ailleurs, par James Joyce, Virginia Woolf, Hermann Broch, Robert Musil, s’en prend au phénomène de l’illusion et aux artifices du récit, pour mettre en valeur la force du style et les subtilités de la construction. Ce faisant, les romanciers explorent des voies narratives nouvelles qui aboutissent à la pluralité du roman actuel.

Henri Godard est l’un des spécialistes les mieux placés pour étudier l’évolution et les bouleversements récents du genre. Editeur pour la Bibliothèque de la Pléiade des romans de Céline et de Queneau ainsi que des Ecrits sur l’art de Malraux, auteur d’études sur ces derniers et sur Jean Giono et Louis Guilloux, il a publié en 2003, sous le titre d’Une grande génération, un ouvrage-somme sur les romanciers dont l’un des points communs les plus décisifs fut la marque indélébile que laissa la guerre de 1914 : outre les précédents, Montherlant, Malaquais, Sartre, Simon. S’il s’agissait là de voir l’Histoire comme porteuse d’une littérature, Le roman modes d’emploi s’attache à la littérature comme porteuse d’une histoire, dans son évolution propre, de Paludes de Gide à La vie mode d’emploi de Perec (notons au passage que le titre choisi, démarquant celui de Perec, suggère un parallèle entre roman et vie).

Entre ces deux pôles, Henri Godard retrace dans le détail les différents « modes » (pluriel significatif) d’écriture romanesque, en s’intéressant aux « révolutions » et aux « offensives » (Proust, Delteil Soupault, Aragon), aux « parenthèses » à caractère existentiel (Malraux, Giono, Bernanos, Bataille, Sartre, Camus), aux recherches sur le statut du narrateur retrouvé ou remis en question (Céline, des Forêts, Sarraute, Simon), sur les genèses (Genet), les règles (Queneau), les rapports avec le réel (Antelme) et avec le temps (Jouhandeau, Sarraute, Simon, Dujardin), aux « limites extrêmes » (Roussel, Beckett)… On voit dans ces va-et-vient que le souci de l’auteur n’est pas de dresser la chronologie du roman au XXe siècle, mais bien d’en recomposer le puzzle. Deux index, l’un traditionnel (auteurs et œuvres), l’autre plus rare et d’autant plus judicieux (notions) permettent des cheminements suivant des itinéraires sans cesse renouvelés.

En montrant, exemples probants à l’appui, que le roman n’est pas que fiction, « mais aussi qu’il ne peut se passer d’elle ni longtemps ni tout à fait », Henri Godard atteint pleinement son but : « Ressaisir dans son unité pour dégager la logique de son développement un mouvement multiple mais cohérent et circonscrit dans le temps ».

Jean-Pierre Longre
(décembre 2006)

Jean-Pierre Longre enseigne la littérature contemporaine à l’Université Jean Moulin Lyon 3. Auteur d’études sur divers écrivains du XXe siècle, collaborateur de revues, il a participé à la publication des romans de Queneau dans la Bibliothèque de la Pléiade, s’intéresse à la comparaison des arts (littérature, musique, peinture) et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie et Belgique en particulier). Derniers ouvrages parus : Raymond Queneau en scènes (Presses Universitaires de Limoges, 2005) et Jean Prévost aux avant-postes (Collectif, avec William Marx, Les Impressions Nouvelles, 2006).

http://www.gallimard.fr/

du même auteur
Une Grande Génération
Céline, Malraux, Guilloux, Giono, Montherlant, Malaquais, Sartre, Queneau, Simon - Gallimard, 2003.