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Henri Godard,
professeur émérite à la Sorbonne, spécialiste
du roman, est connu pour avoir beaucoup travaillé sur certains
des écrivains majeurs du XXe siècle : Céline,
dont il a établi et annoté quatre tomes de romans
dans la Bibliothèque de la Pléiade et sur lequel il
a écrit plusieurs essais ; Giono, qu’il a aussi publié
en collaboration dans la Pléiade (publication accompagnée
de l’Album Giono, dont il est l’auteur, ainsi
que du fameux D’un Giono l’autre) ; Malraux,
qui fait l’objet de L’autre face de la littérature,
Essai sur Malraux et la littérature ; Louis Guilloux,
le « romancier de la condition humaine » ;
Queneau, dont il dirige la publication des romans dans la Bibliothèque
de la Pléiade…
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Ces
romanciers, nous les retrouvons, avec quelques autres, dans
Une grande génération.
Qu’a-t-elle de « grand », cette génération
? Dans son avant-propos, l’auteur justifie l’adjectif
en rappelant que ce qui réunit ces écrivains,
c’est qu’ils ont tous connu d’une manière
ou d’une autre la « grande » guerre, celle
de 1914, et que cette guerre est forcément une étape
décisive dans l’élaboration de leur œuvre.
Etape historique, certes, étape dans l’évolution
personnelle et dans l’évolution littéraire.
Pas question, après cela, de reproduire les romans d’avant-guerre
: il y a un rejet plus ou moins radical des anciens modèles,
des changements dans la conception de l’œuvre romanesque,
sa construction, sa portée, sa langue, le statut du personnage,
et une prise en compte de la dimension socio-historique de la
fiction narrative (tout cela, bien sûr, à des degrés
divers selon les romanciers). |
Les articles
rassemblés ici représentent plusieurs décennies
(de 1959 à 2002) de réflexion concrète sur
la vie et l’écriture romanesques entre les années
1920 et les années 1960. Un échantillonnage qui, selon
un ordre plus thématique que chronologique, reflète
certes la perspicacité, l’érudition, la clarté
d’esprit, mais ne cache pas l’attachement personnel
sincère à des œuvres qui, quoi qu’il en
soit, ne peuvent pas laisser indifférent. Ce livre est une
affaire non seulement de spécialiste, développant
des thèses et des analyses précises, mais aussi de
généraliste dessinant un vaste panorama qui, s’il
ne peut évidemment être complet, est du moins représentatif
de ces années. Quelques passages, à l’occasion,
dressent un état des lieux, montrent l’unité
et/ou la richesse d’une période dont la force «
tient à cette alliance du regard porté sur l’Histoire,
de l’engagement qui le prolonge et le concrétise, et
d’un sens intemporel du tragique humain » (c’est
dit à propos de Guilloux, mais valable pour l’ensemble).
On retrouve
donc là Céline (on ne pouvait que s’y attendre)
et sa « voix » particulière dans Voyage au
bout de la nuit, sa « passion des mots »
et de leur musique, son goût pour la provocation, les distinctions
à établir, selon Henri Godard, entre le romancier
et le pamphlétaire raciste… Il y a aussi, bien sûr,
Malraux et la dimension métaphysique de ses romans, Giono
le « passeur », l’écrivain chez qui l’on
peut déceler plus particulièrement les différents
degrés de lecture, Guilloux dont les romans sont à
la fois des témoignages et des récits intemporels,
Queneau l’écrivain des paradoxes, tant dans la facture
de ses personnages que dans la manière distanciée
dont l’émotion peut investir son écriture…
A ces « favoris », s’ajoutent ici, sans artifice,
Montherlant (dont l’image du voyageur a fourni le sujet du
premier article du critique), Sartre et ce qu’il a apporté
au roman français, avec La nausée et Les
chemins de la liberté, Claude Simon avec l’étude
du personnage « moteur » de La route des Flandres,
et le moins connu d’entre eux : Jean Malaquais, dont Les
Javanais est analysé avec beaucoup de précision,
entre roman social à la langue mêlée et roman
littérairement élaboré et original (la suggestion
d’une belle découverte, si elle n’est pas encore
faite).
Passent ici
et là d’autres silhouettes littéraires, et parfois
plus que des silhouettes, des références, des points
d’appui, des lieux de résonance : Gide, Ramuz, Faulkner,
T.E. Lawrence, Proust, Morand et quelques autres. C’est dire
que le rassemblement de ces articles n’a rien de fabriqué,
rien de fastidieux non plus. Les romanciers qui forment cette Grande
génération représentent un bon moyen de
se faire quelques idées à la fois synthétiques
et originales, séduisantes et pertinentes, sur la littérature
du XXe siècle.
Jean-Pierre
Longre
(février 2004)
Jean-Pierre
Longre, enseignant en littérature du XXème siècle
à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une
thèse sur Raymond
Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains
contemporains et sur la comparaison des langages littéraire
et musical. Il a participé à l'édition
des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue
des recherches sur les littératures francophones (Roumanie,
Belgique, Québec).

http://www.gallimard.fr/
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