Une Grande Génération
Céline, Malraux, Guilloux, Giono, Montherlant, Malaquais, Sartre, Queneau, Simon.
Gallimard, 2003.

 

Henri Godard, professeur émérite à la Sorbonne, spécialiste du roman, est connu pour avoir beaucoup travaillé sur certains des écrivains majeurs du XXe siècle : Céline, dont il a établi et annoté quatre tomes de romans dans la Bibliothèque de la Pléiade et sur lequel il a écrit plusieurs essais ; Giono, qu’il a aussi publié en collaboration dans la Pléiade (publication accompagnée de l’Album Giono, dont il est l’auteur, ainsi que du fameux D’un Giono l’autre) ; Malraux, qui fait l’objet de L’autre face de la littérature, Essai sur Malraux et la littérature ; Louis Guilloux, le « romancier de la condition humaine » ; Queneau, dont il dirige la publication des romans dans la Bibliothèque de la Pléiade…

Ces romanciers, nous les retrouvons, avec quelques autres, dans Une grande génération. Qu’a-t-elle de « grand », cette génération ? Dans son avant-propos, l’auteur justifie l’adjectif en rappelant que ce qui réunit ces écrivains, c’est qu’ils ont tous connu d’une manière ou d’une autre la « grande » guerre, celle de 1914, et que cette guerre est forcément une étape décisive dans l’élaboration de leur œuvre. Etape historique, certes, étape dans l’évolution personnelle et dans l’évolution littéraire. Pas question, après cela, de reproduire les romans d’avant-guerre : il y a un rejet plus ou moins radical des anciens modèles, des changements dans la conception de l’œuvre romanesque, sa construction, sa portée, sa langue, le statut du personnage, et une prise en compte de la dimension socio-historique de la fiction narrative (tout cela, bien sûr, à des degrés divers selon les romanciers).

Les articles rassemblés ici représentent plusieurs décennies (de 1959 à 2002) de réflexion concrète sur la vie et l’écriture romanesques entre les années 1920 et les années 1960. Un échantillonnage qui, selon un ordre plus thématique que chronologique, reflète certes la perspicacité, l’érudition, la clarté d’esprit, mais ne cache pas l’attachement personnel sincère à des œuvres qui, quoi qu’il en soit, ne peuvent pas laisser indifférent. Ce livre est une affaire non seulement de spécialiste, développant des thèses et des analyses précises, mais aussi de généraliste dessinant un vaste panorama qui, s’il ne peut évidemment être complet, est du moins représentatif de ces années. Quelques passages, à l’occasion, dressent un état des lieux, montrent l’unité et/ou la richesse d’une période dont la force « tient à cette alliance du regard porté sur l’Histoire, de l’engagement qui le prolonge et le concrétise, et d’un sens intemporel du tragique humain » (c’est dit à propos de Guilloux, mais valable pour l’ensemble).

On retrouve donc là Céline (on ne pouvait que s’y attendre) et sa « voix » particulière dans Voyage au bout de la nuit, sa « passion des mots » et de leur musique, son goût pour la provocation, les distinctions à établir, selon Henri Godard, entre le romancier et le pamphlétaire raciste… Il y a aussi, bien sûr, Malraux et la dimension métaphysique de ses romans, Giono le « passeur », l’écrivain chez qui l’on peut déceler plus particulièrement les différents degrés de lecture, Guilloux dont les romans sont à la fois des témoignages et des récits intemporels, Queneau l’écrivain des paradoxes, tant dans la facture de ses personnages que dans la manière distanciée dont l’émotion peut investir son écriture… A ces « favoris », s’ajoutent ici, sans artifice, Montherlant (dont l’image du voyageur a fourni le sujet du premier article du critique), Sartre et ce qu’il a apporté au roman français, avec La nausée et Les chemins de la liberté, Claude Simon avec l’étude du personnage « moteur » de La route des Flandres, et le moins connu d’entre eux : Jean Malaquais, dont Les Javanais est analysé avec beaucoup de précision, entre roman social à la langue mêlée et roman littérairement élaboré et original (la suggestion d’une belle découverte, si elle n’est pas encore faite).

Passent ici et là d’autres silhouettes littéraires, et parfois plus que des silhouettes, des références, des points d’appui, des lieux de résonance : Gide, Ramuz, Faulkner, T.E. Lawrence, Proust, Morand et quelques autres. C’est dire que le rassemblement de ces articles n’a rien de fabriqué, rien de fastidieux non plus. Les romanciers qui forment cette Grande génération représentent un bon moyen de se faire quelques idées à la fois synthétiques et originales, séduisantes et pertinentes, sur la littérature du XXe siècle.

Jean-Pierre Longre
(février 2004)

Jean-Pierre Longre, enseignant en littérature du XXème siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse sur Raymond Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains contemporains et sur la comparaison des langages littéraire et musical. Il a participé à l'édition des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie, Belgique, Québec).

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