Petit inventaire excentrique du Z
Zulma, 2004

 

Pouvait-on imaginer que la lettre Z pût faire l’objet de 220 pages bien remplies ? Jean-Luc Hennig l’a non seulement imaginé, mais réalisé, dans cet « inventaire » qui n’a de « petit » que l’épithète, et qui, dépassant largement les limites du simple relevé, est une mine d’anecdotes historiques, littéraires, lexicales… Pourquoi une lettre de l’alphabet ? Pour le plaisir de s’y promener « comme dans un jardin ». Pourquoi le Z ? Pour chercher l’âme de « la dernière de toutes les lettres », d’une lettre qui, dans ses zigzags, « est une énigme », mais, par sa position finale, « fait exister le A » (et le reste).
Si l’auteur de résiste pas au plaisir rabelaisien (ou perecquien) des énumérations, à la poésie des sonorités mystérieuses, selon les occasions, l’ouvrage est aussi et surtout une somme de science, d’érudition, de réflexion.

Non seulement on y apprend une quantité de mots dont on ne soupçonnait pas l’existence (savez-vous qui sont Zinpuziquequoazisi, Zapadliski ou Zanabazar ? Savez-vous ce que sont la zuzar, le Zaocys, le zikr et le zar ?), mais on y trouve des renseignements inattendus et précis sur toutes sortes de sujets, parmi lesquels on n’a que l’embarras du choix : l’histoire de la bière (le « zythos » antique), du zèle, de la fermeture à glissière (le zip), du zénana (mot hindi désignant « l’appartement des femmes musulmanes »), de la zizanie, des zazous, du zen, de la zététique, du zéphyr, du zeugma, du zéro, de Zénon d’Élée, qui « introduisit l’infini dans la pensée occidentale » (et dont l’auteur aurait pu rappeler qu’il fit naguère l’objet d’un texte oulipien de Jean Lescure, un tautogramme en Z intitulé « Z’ai nom Zénon »)… La liste pourrait se prolonger à l’infini.

Bref, une quantité impressionnante de références historiques, linguistiques, cinématographiques, artistiques et surtout littéraires, de l’antiquité à nos jours, de l’Orient à l’Occident. Il n’est pas rare de trouver sur quelques lignes plusieurs noms d’écrivains (des exemples ? P. 210 : Leiris, Daumal, Voltaire, Shakespeare, Jankélévitch, Amiel ; p. 214-215 : Flaubert, Valéry, Allais, Gide, Fénéon, Perec…), et on n’en finirait pas de décliner ceux que le Z appelle (et inversement). Une mention spéciale pour Queneau, qui fut zouave, qui écrivit les Ziaux, des chansons interprétées par Zizi Jeanmaire, et, bien sûr, est le père de Zazie (qui pratique elle-même familièrement la sonorité Z et les parcours en zigzags).

Le Z est compatible avec toutes sortes de thèmes, et chaque chapitre s’emploie à en épuiser un : les origines et l’histoire du Z, le Z africain, le Z et la nature animée, le Z et la vue (y compris celle que l’on a des astres et des divinités), le Z et l’effervescence (ce qui bouillonne et fermente), le Z et la cuisine, le Z et les mouvements rapides, la violence du Z, le Z et les femmes (parmi lesquelles l’éditeur aura eu plaisir à remarquer Zulma, « la plus belle, la plus étrange de nos belles amoureuses »), le Z rebelle, le Z rigolo, le Z obscène, le Z zen, le Z et le souffle (où l’on apprend que zéro est le chiffre du vent), la dualité du Z (et ses acrobaties).

L’inventaire est-il complet ? On ose espérer que non, qu’il y a de la place pour d’autres trouvailles (une petite histoire, par exemple, des noms savoyards suffixés en –Z, comme La Clusaz, La Forclaz, La Féclaz, Servoz, le Semnoz, les Carroz – un Z d’ailleurs que les autochtones ne prononcent pas), des trouvailles et surtout des histoires et de l’invention. Car si ce livre « excentrique » a les avantages du dictionnaire ou de l’encyclopédie, il a aussi et surtout ceux du vagabondage, de la surprise, de la séduction poétique qui sollicite l’imaginaire.

Jean-Pierre Longre
(avril 2004)

Jean-Pierre Longre, enseignant en littérature du XXème siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse sur Raymond Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains contemporains et sur la comparaison des langages littéraire et musical. Il a participé à l'édition des romans de Queneau dans la "Pléiade", et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie, Belgique, Québec).

du même auteur : Martial (Fayard, 2003)

http://www.zulma.fr