L’Affaire Marguerite
de Bruno Heitz

Seuil, 2005

 

 

Un polar à la campagne.

Il faut bien le reconnaître : le Hubert, héros des histoires que nous concocte Bruno Heitz depuis quelques années, n’est pas un privé ordinaire ! C’est un privé à la cambrousse, loin des images d’Epinal et des détectives qui hantent les romans noirs américains d’avant guerre, loin des ténébreux en imperméable mastic, en feutre, en costume froissé, en proie au blues. Le Hubert, c’est un autre genre de type, un rustique, qui porte une veste à carreaux sous un polo avachi, et une belle casquette authentique, qui se déplace sur sa mobylette poussive et pétaradante dans la campagne pas toujours riante de Beaulieu-sur-Morne. Peut-être que le seul point commun que l’on pourrait trouver à Hubert avec les grands privés de la belle époque, ce serait son penchant pour la bouteille et le temps qu’il passe au bistrot du village, quand il a des sous !
Le Hubert vit donc dans la France très profonde des années cinquante et comme il s’ennuie à faire l’épicier chez la mère Favergeot, une rapia exemplaire, et qu’il s’intéresse à ces concitoyens, il décide de devenir détective et réussit là à résoudre quelques affaires délicates, à exhumer de bien douloureux secrets de famille, à élucider des vengeances qui courent parfois sur plusieurs générations …
On a fait sa connaissance dans Un privé à la cambrousse, publié au Seuil en 1996 et Hubert a ensuite peaufiné sa technique et dépensé quelques bidons d’essence pour sa mobylette dans six autres aventures : Une magouille pas ordinaire, Le Bolet de Satan, Les Fantômes du garde-barrière, Virage dangereux, Au bout du canal et Chambre froide.

Mais que se passe-t-il à Beaulieu-sur-Morne ? Quelle est cette agitation soudaine à l’Hôtel de la Cloche ? Qui est ce Belge qui y séjourne et qui possède une si belle Lancia ? Pourquoi les gosses du village se ruent-ils tous sur lui ? C’est ce qu’aimerait comprendre Hubert, notre enquêteur propriétaire de l’épicerie tenue radinement par la mère Favergeot et d’une mobylette.
Renseignements pris, il s’avère que l’Etranger qui provoque une telle ruée est un dessinateur d’illustrés, celui qui raconte les « histoires d’un gamin avec son chien, le Loulou ! ». Hubert n’en revient pas ! « C’est vrai que ça a l’air de rapporter, la fabrication d’illustrés ! », s’étonne-t-il, lui qui ne lit que le journal local quand il s’en sert pour envelopper les légumes qu’il vend aux commères du village !

Mais pour l’heure, le Hubert a d’autres soucis en tête : il doit payer ses impôts fonciers alors qu’il n’a pas les sous. Deux solutions s’offrent à lui : gagner de l’argent et / ou amadouer le maire pour qu’il arrange son affaire chez le receveur. Pour arriver à ses fins il accepte de veiller sur la voiture en panne du dessinateur belge puis se lance à la recherche de la Marguerite, que l’on n’a pas vue au village depuis un sacré bout de temps. Qui sont les deux individus louches qui se sont installés chez elle ? Pourquoi s’intéressent-ils de si près au Belge ? Au cours de son enquête, Hubert découvre avec stupeur qu’il ignore où se trouve la Syldavie. Il est temps pour lui de se cultiver un peu. Peut-être qu’un peu de lecture l’aiderait…

L’idée de l’album est plaisante : l’irruption d’une vedette dans un village de la France profonde et la manière dont les aventures de Tintin vont, en quelque sorte, réunir les gens du village, petits et grands, humbles ou notables, qui deviennent, chacun à leur manière, de véritables tintinophiles. L’action se déroule en 1958, date de la parution de Tintin au Tibet et l’album montre une France encore très rurale, dans laquelle les choses bougent fort lentement. Le récit est émaillé de nombreuses notations très justes sur l’atmosphère, sur la manière de penser et d’agir de l’époque. On s’amuse à voir les diverses utilisations du journal, à visiter le bistrot tabac, seul point de vente des illustrés, on sourit face à la réaction de certains villageois devant les enfants qui s’usent les yeux à lire ! Bruno Heitz excelle dans ce genre qu’il a inventé en bande dessinée, le polar rural, raconté à la première personne, et dessiné en noir et blanc dans un dessin efficace et sans fioritures qui sert à merveille le récit. L’ombre de monsieur Hergé plane sur l’album et ses biographes devront sûrement revoir leurs copies après la lecture de ce récit très jubilatoire !

Catherine Gentile
(janvier 2006)

Catherine Gentile est documentaliste, formatrice en littérature jeunesse, présidente de l'Association du Festival du Livre de jeunesse et de bande dessinée de la ville de Cherbourg-Octeville et auteur de Bulles en stock (Bibliographie sélective et commentée de bandes dessinées, ed. Cedis, 1999) ; elle chronique aussi littérature de jeunesse et bande dessinée dans la revue Inter CDI.

 

Voir aussi
L'Archipel Tintin (Les Impressions nouvelles)
Tintin et l'Alph-Art (Casterman)