Hélène Bessette

Le bonheur de la nuit
Editions Léo Scheer, collection Lauréli, 2006
MaternA
Editions Léo Scheer, collection Lauréli, 2007

 

 


Hélène Bessette

Pourquoi Hélène Bessette est-elle morte dans l’indifférence générale en 2000, après treize romans publiés en rafale chez Gallimard de 1953 à 1973 ? Depuis Lili pleure, son premier livre, elle affirmait talent, absence de concession, langue qui frappe juste (et belle avec ça !) : un cocktail qui devait provoquer un afflux de critiques sur une œuvre atypique. Et bien non. Soixante-dix huit ans d’écriture pour trente d’oubli. Femme de pasteur exilée en Nouvelle Calédonie, puis institutrice amoureuse, du mot, qu’elle pratiquait comme on enfonce des aiguilles - non comme les petites, plantées dans les grands méridiens qui drainent l’énergie, mais comme les grandes qui transpercent le cœur - elle fut appréciée de Paulhan, Claude Mauriac, Queneau, par deux fois frôla le Goncourt… et fut mise à l’index.
Sur cet évitement Marguerite Duras, qui la qualifiait d’écrivain majeur, a risqué une hypothèse : « Je crois que l’insuccès d’une oeuvre découle de l’oeuvre elle-même, enfin, c’est une qualité intrinsèque de l’œuvre. Il se peut très bien qu’un livre très singulier, très insolite, soit contrecarré par d’autres livres. »

Possible. Mais il doit y avoir d’autres raisons au mystère. Lesquelles ? Tout est à imaginer, mais depuis quelque temps, timidement, on s’interroge. Cette année, quelques articles, notamment dans L’Humanité, dans sitaudis.com, le blog de Julien Doussinault et une soirée sur France culture ont contribué à lever le voile. Il faut dire que Laure Limongi, avait eu l’idée de publier, en octobre dernier, un roman inédit, resté dans les limbes depuis plus de trois décennies : Le bonheur de la nuit. Prose poétique qui frôle les couples et leurs systèmes d’une plume cruelle et drôle. Ainsi, les cris, les fragments, les jeux de mots, les fulgurances d’écriture ont strié la nuit de l’omerta littéraire et hexagonale.
Comment dans cet oubli généralisé le miracle se fit-il ?

Il faut remonter à 1996 pour tirer les fils. Armée de son goût pour les lettres, de ses dix-neuf années et d’un vade-mecum patenté pour la Sorbonne, Laure Limongi qui vient de quitter Bastia, sa maison plongeant sur le port aux deux barques bleues et les fondants au chocolat de la Taverne, débarque au Quartier latin, quartier latin. Là entre deux cours de littérature comparée sur les Grands chicaneurs du siècle des Lumières, elle déjeune en compagnie d’une amie réchauffée et néanmoins lorraine, à la terrasse de la SorbonnA et y frissonne devant une escalope frites. Nous sommes en février. C’est là que l’apparition se fait. Un bout de papier volette devant se yeux pendu à un fil. « N’avez-vous pas froid ? » suggère le papillon, usant d’un titre de l’exilée parachutée (puis bannie) de la rue Sébastien Bottin, LNB7. Au bout du fil, posée sur le rebord du premier étage surplombant le boulevard Saint-Michel, la tête de Claude Royet-Journoud, poète, et fou de l’ écrivaine inclassable. Laure lit, hésite, relit. Gagné ! Elle aime Bessette. Alors elle dévore tout ce qu’elle peut trouver. C'est-à-dire très peu. Des livres exhumés de la Blanche, roussis par le temps et dépenaillés par l’indifférence. A battre les bibliothèques, elle se fatigue un peu mais n’en démord pas.
Sept ans plus tard, alors qu’elle écrit elle-même des textes littéraires difficilement classables, fragments poétiques, retors, secrétant de secrètes images tels que Je ne sais rien d’un homme quand je sais qu’il s’appelle Jacques ou Fonction Elvis, elle découvre les travaux de Julien Doussinault sur l’œuvre omise. Par là-dessus, les enfants de l’écrivain lui donnent des nouvelles et les droits sur les oeuvres. Laure Limongi publie donc.

Ce printemps, un deuxième titre : MaternA. Réquisitoire transfiguré contre le monde de l’Education et la jalousie conjuguée au féminin, textes liés par les vociférations, les astuces, l’humour et l’ invention totale car les audaces littéraires y sont revisitées y compris la typo et la ponctuation, en avance, même sur Les fleurs bleues du Queneau des années 50 (et comment voulez-vous qu’on ait l’air novateurs, nous après ça ? ), la musique hachée qui isolait HB, en avance de deux générations, fait d’elle, trente ans plus tard, une soliste incomparable. Soliste suivie, sans doute, bientôt par les chœurs. Le reste ? Vous le savez, il apparaît sur les blogs et dans des articles de plus en plus nombreux, B7 est sur orbite. Lisons donc Bessette.

Jocelyne Sauvard
(juin 2007)

Jocelyne Sauvard est écrivain (romans, théâtre) et journaliste. Elle anime aussi une émission littéraire sur Idfm98, "Parlez-moi la vie". http://www.jocelynesauvard.fr

 

Lire aussi
Fonction Elvis de Laure Limongi, Editions Léo Scheer, 2006

http://www.leoscheer.com/

http://www.lnbessette.fr/lnbessette.html