Regards croisés sur
H.B.
Sarbacane, 2003


A l’envers, à l’endroit

Dans H.B. Thierry Lenain nous relate la prise d’otages d’une classe de maternelle de Neuilly, en 1993, par Erick Schmitt, qui fut tué par les policiers à la fin du drame. L’auteur explique qu’il avait entrepris le récit d’une fiction juste après les faits, mais dans l’intervalle, Thierry Jonquet a publié un roman pour la jeunesse : L’homme en noir chez Mango en 1994, déjà paru sous le titre La bombe humaine aux éditions Syros.
Nous ne souhaitons pas opposer ici les deux romans, mais conforter l’idée qu’un même fait peut être relaté sous des angles différents, selon le choix de l’auteur/narrateur. En effet, Thierry Jonquet donne une vision beaucoup plus réaliste des événements: l'histoire est racontée du point de vue de l’enfant, dans un contexte difficile, entre le jeu et la réalité. Il décortique le mécanisme de la peur tout au long du récit, comme une angoisse dont on ne connaît pas l’issue. Mais la dernière phrase prononcée par l’enfant résonnera peut-être longtemps en nous comme un signal : « Ce que je n’ai pas compris, c’est pourquoi les gendarmes l’ont tué, ils auraient pu l’endormir…»
Le texte de Thierry Lenain nous implique immédiatement dans un regard double, ambivalent, puisqu’il s’adresse d’une part à des enfants auxquels l’auteur propose de « réfléchir pour devenir plus intelligents que les adultes. Et d’inventer un monde meilleur » et d’autre part aux adultes qu’il invite à se questionner sur la phrase de Simone Weil « Toutes les fois qu’on fait vraiment attention, on détruit du mal en soi.» L’auteur nous propose ici sa vision « réinventée » de cette histoire : HB nous est présenté comme un conte tiré de la réalité, du fait divers, un livre à lire à l’envers, à l’endroit, avec plusieurs degrés de lectures.
Erick Schmitt est un homme, un « adulte dehors. Un enfant dedans » qui prend en otage une classe d’enfants, un acte dont il deviendra lui-même la victime. Cet être que chacun voit comme un « monstre, un salaud … », interpelle la conscience de l’auteur qui pense à lui avant tout en tant qu’homme, et à ce titre il pourrait être n’importe lequel d’entre nous. Cet homme sera HB, la bombe humaine, qui entre cagoulé dans cette classe avec pour armure une ceinture d’explosifs qui le protège peut-être plus de lui-même que des autres. Dans cette classe commence la double histoire du gentil monsieur « dedans » et du terroriste, du « loup » dehors ; toujours la dualité, symbole de la nature humaine. Selon l’auteur, H.B. n’est pas venu pour blesser les enfants, c’est lui « qui est venu mourir dans une classe d’école maternelle. » H.B. est en souffrance, comme un père qu’il n’est pas, comme un enfant qu’il n’est plus. Il est un orphelin rattaché à ses bombes par un cordon ombilical. Pourtant, il est attentif aux élèves, il «chante avec eux», il leur prépare une enveloppe avec de l’argent afin qu’ils partent en vacances et que peut-être «ils oublient…»
Il les échange petit à petit, comme dans un jeu, contre la rançon qu’il a demandée, jusqu’à n’en garder que six, six filles. Il leur lit Blanche-Neige, et là, le conte se superpose à la réalité, « HB aurait-il aimé être un prince charmant ? » dans une histoire où il aurait six filles et où la maîtresse serait Blanche-Neige… Mais HB est un adulte qui a mal, un prince fatigué qui s’endort avec un café noyé de somnifère, tué dans son sommeil par deux policiers, « mort dans son enfance. » Les fillettes seront ensuite conduites à l’extérieur par la police, «des loups» eux aussi d’une certaine manière, qui effraient les petits. Seule la présence de leurs parents les tranquillisera.

Celui que les enfants qualifiaient de « chasseur de loups » est devenu lui-même un loup, une bête traquée, enfin éliminée, qui permet à quelqu’un de dire, en chasseur victorieux, « la bête est morte » : image représentée par l’illustratrice sur l’intérieur des couvertures. « L’homme est un loup pour l’homme » nous dit Hobbes… Comme on se préserve du mauvais sort, en fermant les yeux, en fuyant devant ce que l’on ne souhaite pas regarder, à savoir la bête noire, tapie, qui dort en chacun de nous… il suffirait de la tuer pour ne plus y penser. Jusqu’à la prochaine fois… C’est pourquoi, à la fin du texte, l’auteur nous rappelle, tout comme il l’explique à ses enfants, « qu’HB n’avait pas le droit de faire ce qu’il a fait… Mais que les deux lettres HB ne sont pas seulement les initiales de Human Bomb… elles sont aussi celles d’une autre expression anglaise, Human Being : un Etre Humain.»

Les dessins de Sophie Dutertre, des gravures sur bois, sont éclairés de teintes sobres, qui respectent le sujet et le suggèrent avec pudeur. Toute la force des images réside dans l’expression figée des personnages, sortes de marionnettes à l’arrêt, qui attendent… HB nous regarde sur un dessin pleine page, aux bords limités par d’épais traits noirs, sorte de portrait dans un cadre ; derrière sa cagoule, ses yeux noirs nous fixent avec intensité, comme un appel à l’aide, « humain trop humain »… disait Nietzsche.
H.B. est un livre explosif qui fait remonter la peur ancestrale du loup, comme un cauchemar : l’image du loup traverse notre histoire, depuis la mythologie gréco-latine : il est le grand méchant loup, le loup-garou, le loup infernal ou encore « bête de l’apocalypse ; il est enfin et surtout le loup des contes, mythes et fables populaires que la psychanalyse décortique tant et plus, comme Bettelheim dans la Psychanalyse des contes de fées. Si cet animal est synonyme de sauvagerie, de débauche, il est aussi un symbole de lumière car il est celui qui voit la nuit, il peut aussi être invoqué comme protecteur pour sa puissance, sa force et sa vigueur. Son aspect dévorateur (on dit « la gueule du loup ») est une image initiatique (la gueule dévore et rejette), également liée au phénomène de l’alternance mort/ vie, jour/ nuit. Ainsi, symboliquement, l’image du loup est double, comme le regard que propose le texte.

H.B.
est un texte essentiel qui explore nos propres limites et notre responsabilité d’être humain. Il nous invite à porter un regard indulgent sur l’insondable souffrance humaine. Un regard clément d’adulte/enfant qui interroge, avec conscience, la seule faculté qui nous distingue encore de la « bête. »
Pour ne pas oublier. Pour se souvenir de cet homme qui avait mal à son enfance, enfermé à l’intérieur de lui-même, et se rappeler cette citation extraite de la dernière page du journal, tenu dans la classe, par Erick Schmitt : « Prisonnier de mes rêves les plus fous, je suis mal assis sur une petite chaise de bambin. »

C. Genin
(décembre 2003)

 

Aux sources de l'acte narratif

Nombreux sont ceux qui ont oublié Erick Schmitt, dont la brève célébrité a connu le sort d’autres faits divers ultra-médiatisés ; quand on le surnomme H.B., la mémoire revient peu à peu et l'on se souvient alors de la prise d'otages d'un homme aux abois, de cette tragédie solitaire - qui, comme toute tragédie, se caractérise par la fulgurante ascension du protagoniste, suivie de sa chute pathétique. Du coup, en quelques heures, le petit théâtre habituellement paisible de la salle de classe d'une école maternelle était devenu un espace scénique incontournable, d'où les caméras retransmettaient en direct la délivrance des enfants et l'exécution sommaire d'un homme qui s'était comme égaré là.
Thierry Lenain, lui, n'a jamais oublié et après une longue gestation, ose livrer sa vision évidemment très personnelle de l'événement, en choisissant un angle de vue décalé, presque subversif ; il confesse au lecteur qu'à l'époque, son coeur a penché en faveur d'HB, tout en ressentant un profond sentiment de culpabilité : "La vérité est que je pense à HB. (...) J'ai honte." Loin de lui l'idée d'occulter ce qu'ont pu vivre les enfants, mais dans le même temps, il concentre son récit sur un homme "venu mourir en enfance", comme si, en choisissant de prendre d'assaut une classe de maternelle, HB avait voulu revenir dans un cocon.
Pures spéculations psychanalytiques ? Peut-être pas. Cet ouvrage inclassable et déroutant, qui oscille entre autobiographie et biographie, décortique quelques faits saillants qui ont profondément marqué l'auteur. Thierry Lenain se pose ici en véritable auteur, montrant comment son rôle ne consiste pas uniquement à transmettre des histoires, mais aussi à décoder la réalité, en explorant la symbolique d'un événement, en livrant les fruits de sa réflexion, en réinterprétant un récit douloureux afin de lui donner du sens, de mettre de la cohérence là où elle n'est pas apparente, afin d’ordonner le chaos. En mêlant ainsi la réalité à la fable, le fait divers aux contes qui lui viennent à l'esprit, l'auteur réinterprète le drame à l'aune de la notion de narration ; un ouvrage qui illustre, à sa façon, ce que doit être la fonction d'un écrivain, en net contraste avec celle d'un journaliste qui filme ou raconte sur le vif, sans avoir digéré l'événement en question... Cette opposition n'est jamais clairement énoncée ici, mais ce texte même repose dessus.
D’emblée, il affirme que l'on ne peut se satisfaire de lectures uniques, d’affirmations prémâchées ("HB est un monstre") et, refusant de s'enfermer dans une vision monolithique et consensuelle, il préfère affirmer que "dès le début, il y eut deux histoires", celle de la victime cernée par les gendarmes et celle d'un homme menaçant des êtres innocents. Ainsi, l'auteur expose habilement comment une histoire peut en contenir d'autres, pour peu qu'on prenne la peine de s'y pencher, et comment d’une histoire peuvent en naître d’autres. Les phrases sont brèves, sobres, et suivent le flux de la pensée de leur auteur, les interrogatives abondent, les analogies et parallélismes sont amenés avec finesse mais toujours explicitement ; bref, l'ouvrage est particulièrement conseillé à des enfants lecteurs (pas avant 9 ou 10 ans, tout de même) et enseigne comment l’on peut apprendre à mieux réfléchir, à mieux appréhender un acte incompréhensible de prime abord ; à travers l’histoire d'HB Thierry Lenain donne une belle leçon d'humanité et de narratolologie...

B.Longre
(décembre 2003)

du même auteur :
C’est une histoire d’amour ill. Irène Schoch (Albin Michel jeunesse, 2004)
Bouboule rêve (Nathan, 2003)
Je me marierai avec Anna (Nathan, 2004)

http://thierrylenain.free.fr/

http://www.editions-sarbacane.com