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A l’envers,
à l’endroit
Dans H.B.
Thierry Lenain nous relate la prise d’otages d’une classe
de maternelle de Neuilly, en 1993, par Erick Schmitt, qui fut tué
par les policiers à la fin du drame. L’auteur explique
qu’il avait entrepris le récit d’une fiction
juste après les faits, mais dans l’intervalle, Thierry
Jonquet a publié un roman pour la jeunesse : L’homme
en noir chez Mango en 1994, déjà paru sous le
titre La bombe humaine aux éditions Syros.
Nous ne souhaitons pas opposer ici les deux romans, mais conforter
l’idée qu’un même fait peut être
relaté sous des angles différents, selon le choix
de l’auteur/narrateur. En effet, Thierry Jonquet donne une
vision beaucoup plus réaliste des événements:
l'histoire est racontée du point de vue de l’enfant,
dans un contexte difficile, entre le jeu et la réalité.
Il décortique le mécanisme de la peur tout au long
du récit, comme une angoisse dont on ne connaît pas
l’issue. Mais la dernière phrase prononcée par
l’enfant résonnera peut-être longtemps en nous
comme un signal : « Ce que je n’ai pas compris,
c’est pourquoi les gendarmes l’ont tué, ils auraient
pu l’endormir…»
Le texte de Thierry Lenain nous implique immédiatement dans
un regard double, ambivalent, puisqu’il s’adresse d’une
part à des enfants auxquels l’auteur propose de «
réfléchir pour devenir plus intelligents que les
adultes. Et d’inventer un monde meilleur » et d’autre
part aux adultes qu’il invite à se questionner sur
la phrase de Simone Weil « Toutes les fois qu’on
fait vraiment attention, on détruit du mal en soi.»
L’auteur nous propose ici sa vision « réinventée
» de cette histoire : HB nous est présenté comme
un conte tiré de la réalité, du fait divers,
un livre à lire à l’envers, à l’endroit,
avec plusieurs degrés de lectures.
Erick Schmitt est un homme, un « adulte dehors. Un enfant
dedans » qui prend en otage une classe d’enfants,
un acte dont il deviendra lui-même la victime. Cet être
que chacun voit comme un « monstre, un salaud …
», interpelle la conscience de l’auteur qui pense à
lui avant tout en tant qu’homme, et à ce titre il pourrait
être n’importe lequel d’entre nous. Cet homme
sera HB, la bombe humaine, qui entre cagoulé dans cette classe
avec pour armure une ceinture d’explosifs qui le protège
peut-être plus de lui-même que des autres. Dans cette
classe commence la double histoire du gentil monsieur « dedans
» et du terroriste, du « loup » dehors
; toujours la dualité, symbole de la nature humaine. Selon
l’auteur, H.B. n’est pas venu pour blesser les enfants,
c’est lui « qui est venu mourir dans une classe
d’école maternelle. » H.B. est en souffrance,
comme un père qu’il n’est pas, comme un enfant
qu’il n’est plus. Il est un orphelin rattaché
à ses bombes par un cordon ombilical. Pourtant, il est attentif
aux élèves, il «chante avec eux»,
il leur prépare une enveloppe avec de l’argent afin
qu’ils partent en vacances et que peut-être «ils
oublient…»
Il les échange petit à petit, comme dans un jeu, contre
la rançon qu’il a demandée, jusqu’à
n’en garder que six, six filles. Il leur lit Blanche-Neige,
et là, le conte se superpose à la réalité,
« HB aurait-il aimé être un prince charmant
? » dans une histoire où il aurait six filles
et où la maîtresse serait Blanche-Neige… Mais
HB est un adulte qui a mal, un prince fatigué qui s’endort
avec un café noyé de somnifère, tué
dans son sommeil par deux policiers, « mort dans son enfance.
» Les fillettes seront ensuite conduites à l’extérieur
par la police, «des loups» eux aussi d’une
certaine manière, qui effraient les petits. Seule la présence
de leurs parents les tranquillisera.
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Celui
que les enfants qualifiaient de « chasseur de loups
» est devenu lui-même un loup, une bête traquée,
enfin éliminée, qui permet à quelqu’un
de dire, en chasseur victorieux, « la bête est
morte » : image représentée par l’illustratrice
sur l’intérieur des couvertures. « L’homme
est un loup pour l’homme » nous dit Hobbes…
Comme on se préserve du mauvais sort, en fermant les
yeux, en fuyant devant ce que l’on ne souhaite pas regarder,
à savoir la bête noire, tapie, qui dort en chacun
de nous… il suffirait de la tuer pour ne plus y penser.
Jusqu’à la prochaine fois… C’est pourquoi,
à la fin du texte, l’auteur nous rappelle, tout
comme il l’explique à ses enfants, « qu’HB
n’avait pas le droit de faire ce qu’il a fait…
Mais que les deux lettres HB ne sont pas seulement les initiales
de Human Bomb… elles sont aussi celles d’une autre
expression anglaise, Human Being : un Etre Humain.» |
Les dessins
de Sophie Dutertre, des gravures sur bois, sont éclairés
de teintes sobres, qui respectent le sujet et le suggèrent
avec pudeur. Toute la force des images réside dans l’expression
figée des personnages, sortes de marionnettes à l’arrêt,
qui attendent… HB nous regarde sur un dessin pleine page,
aux bords limités par d’épais traits noirs,
sorte de portrait dans un cadre ; derrière sa cagoule, ses
yeux noirs nous fixent avec intensité, comme un appel à
l’aide, « humain trop humain »…
disait Nietzsche.
H.B. est un livre explosif qui fait remonter
la peur ancestrale du loup, comme un cauchemar : l’image du
loup traverse notre histoire, depuis la mythologie gréco-latine
: il est le grand méchant loup, le loup-garou, le loup infernal
ou encore « bête de l’apocalypse ; il
est enfin et surtout le loup des contes, mythes et fables populaires
que la psychanalyse décortique tant et plus, comme Bettelheim
dans la Psychanalyse des contes de fées. Si cet
animal est synonyme de sauvagerie, de débauche, il est aussi
un symbole de lumière car il est celui qui voit la nuit,
il peut aussi être invoqué comme protecteur pour sa
puissance, sa force et sa vigueur. Son aspect dévorateur
(on dit « la gueule du loup ») est une image
initiatique (la gueule dévore et rejette), également
liée au phénomène de l’alternance mort/
vie, jour/ nuit. Ainsi, symboliquement, l’image du loup est
double, comme le regard que propose le texte.
H.B. est un texte essentiel qui explore nos propres
limites et notre responsabilité d’être humain.
Il nous invite à porter un regard indulgent sur l’insondable
souffrance humaine. Un regard clément d’adulte/enfant
qui interroge, avec conscience, la seule faculté qui nous
distingue encore de la « bête. »
Pour ne pas oublier. Pour se souvenir de cet homme qui avait mal
à son enfance, enfermé à l’intérieur
de lui-même, et se rappeler cette citation extraite de la
dernière page du journal, tenu dans la classe, par Erick
Schmitt : « Prisonnier de mes rêves les plus fous,
je suis mal assis sur une petite chaise de bambin. »
C.
Genin
(décembre 2003)
Aux
sources de l'acte narratif
Nombreux sont
ceux qui ont oublié Erick Schmitt, dont la brève célébrité
a connu le sort d’autres faits divers ultra-médiatisés
; quand on le surnomme H.B., la mémoire revient peu à
peu et l'on se souvient alors de la prise d'otages d'un homme aux
abois, de cette tragédie solitaire - qui, comme toute tragédie,
se caractérise par la fulgurante ascension du protagoniste,
suivie de sa chute pathétique. Du coup, en quelques heures,
le petit théâtre habituellement paisible de la salle
de classe d'une école maternelle était devenu un espace
scénique incontournable, d'où les caméras retransmettaient
en direct la délivrance des enfants et l'exécution
sommaire d'un homme qui s'était comme égaré
là.
Thierry Lenain, lui, n'a jamais oublié et après une
longue gestation, ose livrer sa vision évidemment très
personnelle de l'événement, en choisissant un angle
de vue décalé, presque subversif ; il confesse au
lecteur qu'à l'époque, son coeur a penché en
faveur d'HB, tout en ressentant un profond sentiment de culpabilité
: "La vérité est que je pense à HB.
(...) J'ai honte." Loin de lui l'idée d'occulter
ce qu'ont pu vivre les enfants, mais dans le même temps, il
concentre son récit sur un homme "venu mourir en
enfance", comme si, en choisissant de prendre d'assaut
une classe de maternelle, HB avait voulu revenir dans un cocon.
Pures spéculations psychanalytiques ? Peut-être pas.
Cet ouvrage inclassable et déroutant, qui oscille entre autobiographie
et biographie, décortique quelques faits saillants qui ont
profondément marqué l'auteur. Thierry Lenain se pose
ici en véritable auteur, montrant comment son rôle
ne consiste pas uniquement à transmettre des histoires, mais
aussi à décoder la réalité, en explorant
la symbolique d'un événement, en livrant les fruits
de sa réflexion, en réinterprétant un récit
douloureux afin de lui donner du sens, de mettre de la cohérence
là où elle n'est pas apparente, afin d’ordonner
le chaos. En mêlant ainsi la réalité à
la fable, le fait divers aux contes qui lui viennent à l'esprit,
l'auteur réinterprète le drame à l'aune de
la notion de narration ; un ouvrage qui illustre, à sa façon,
ce que doit être la fonction d'un écrivain, en net
contraste avec celle d'un journaliste qui filme ou raconte sur le
vif, sans avoir digéré l'événement en
question... Cette opposition n'est jamais clairement énoncée
ici, mais ce texte même repose dessus.
D’emblée, il affirme que l'on ne peut se satisfaire
de lectures uniques, d’affirmations prémâchées
("HB est un monstre") et, refusant de s'enfermer
dans une vision monolithique et consensuelle, il préfère
affirmer que "dès le début, il y eut deux
histoires", celle de la victime cernée par les
gendarmes et celle d'un homme menaçant des êtres innocents.
Ainsi, l'auteur expose habilement comment une histoire peut en contenir
d'autres, pour peu qu'on prenne la peine de s'y pencher, et comment
d’une histoire peuvent en naître d’autres. Les
phrases sont brèves, sobres, et suivent le flux de la pensée
de leur auteur, les interrogatives abondent, les analogies et parallélismes
sont amenés avec finesse mais toujours explicitement ; bref,
l'ouvrage est particulièrement conseillé à
des enfants lecteurs (pas avant 9 ou 10 ans, tout de même)
et enseigne comment l’on peut apprendre à mieux réfléchir,
à mieux appréhender un acte incompréhensible
de prime abord ; à travers l’histoire d'HB Thierry
Lenain donne une belle leçon d'humanité et de narratolologie...
B.Longre
(décembre 2003)

du
même auteur :
C’est
une histoire d’amour
ill. Irène Schoch
(Albin Michel jeunesse, 2004)
Bouboule rêve (Nathan,
2003)
Je me marierai avec Anna (Nathan,
2004)
http://thierrylenain.free.fr/
http://www.editions-sarbacane.com
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