On est forcément très gentil
quand on est très costaud

traduit du norvégien par
Jean-Baptiste Coursaud
Gaïa, Taille Unique, 2004

 

A la recherche de la vie perdue

"Jamais je ne parviendrai à raconter mon histoire, (...) de toute manière, je n'ai aucune espèce d'histoire à raconter." Ce déni, que le récit infirme de lui-même, résume en partie le fonctionnement psychique et narratif de l'homme que nous écoutons parler durant près de 300 pages, posant sa vie passée sur le papier pour y mettre un peu d'ordre et lui donner un sens : "J'étais soudain capable d'écrire n'importe quoi." Tout (l'acte d'écrire, la remontée des souvenirs, sa décision d'aller de l'avant, et sa guérison partielle) se déroule l'espace d'un sombre après-midi, le premier jour de l'année, alors que dehors il fait déjà nuit ; d'ici quelques heures, il devra accepter ou décommander l’invitation lancée par un homme rencontré la veille, lors d'une soirée de 31 décembre sans joie. C'est à cet inconnu qu'il confie spontanément que sa vie "n'a été qu'une seule et même suite de déceptions.".

Le narrateur ne va donc "pas bien", comme il se complait à le répéter ; cela fait quelque temps déjà qu'il a quitté son travail (il avait pourtant réalisé un rêve de jeunesse en trouvant un emploi à la radio) et qu'il passe ses journées enfermé chez lui, solitaire, sans pouvoir décrocher le téléphone pour prendre des nouvelles de sa soeur, dans l'attente des appels sporadiques et imprévisibles d'une mère tout aussi perdue que lui, toujours entre deux trains, atterrissant dans des gares inconnues et appelant son fils pour lui annoncer un éternel retard : "J'avais peur qu'il lui soit arrivé quelque chose, mais j'étais surtout inquiet à l'idée qu'elle m'ait oublié..." L'angoisse persistante que ces appels font naître chez le narrateur semble être la cause de ses maux actuels, une dépression qui a cependant d'autres fondements, plus anciens ; et c'est en réfléchissant à son incapacité de se souvenir qu'il prend la décision d'écrire.

Le monologue, incessant, fait office de thérapie, une longue séance avec lui-même au long de laquelle le narrateur revient sur l'enfance, vécue sur fond de tristesse, sur sa relation à la mère (nécessairement complexe), sur ses angoisses et sa passivité face à l'existence. Une apathie imprégnant le récit, maintenant le langage dans une sorte de vase clos volontairement monocorde, sans relief et sans imagination, dans un espace restreint (une maison, un petit village) : enfance quelconque, entre une mère ordinaire et une grande sœur pour laquelle il éprouve de l'affection, puis de l'admiration pour ensuite s'en détacher et ne voir en elle qu'une mère de famille banale. On rencontre peu de personnages secondaires, ou bien seulement esquissés, une manière d'insister sur les obsessions du narrateur : sa mère, mais aussi sa soeur, son alter ego et le trio qu'ils forment, lui pris en sandwich entre ces deux femmes plutôt dynamiques, ou du moins vivantes ; il prend pourtant conscience de sa singularité : "Et moi qui ai toujours considéré ma vie comme tout à fait ordinaire, suis incapable de comprendre qu'elle n'est pas ordinaire du tout, puisque les gens font des projets, font des choses, alors que moi, je ne fais rien, strictement rien." Du plus loin qu'il remonte, il ne se souvient pas avoir connu de véritable joie et n'a jamais été motivé par quoi que ce soit (le titre est allusion directe et ironique à l'univers de Fifi Brindacier - incarnation d'une volonté et d'un dynamisme joyeux, tout le contraire du narrateur...) — un vide que son récit fait transparaître et qu'appuye la remarque désespérante de son oncle : "Nous faisons des enfants à notre image. Ils deviennent comme nous. Inaptes à l'existence."
L'épanouissement tardif du personnage — cet éveil partiel à la vie, seconde naissance à travers l’écriture — le libère en partie du passé, des occasions manquées de vivre, tout simplement. Les tourments et les sentiments de culpabilité et d'infériorité diminuent peu à peu et l'écriture lui insuffle un peu d'énergie pour vivre et sortir de son imbroglio familial, de son "fiasco" intime, et d'une existence sur laquelle il n'avait aucune prise, se laissant jusqu'alors balloter par les événements. La désespérance, l'ennui, la solitude, si fréquemment évoqués, ne s'effacent cependant pas de sitôt de l'esprit du lecteur, en dépit d'un dénouement inattendu.

Blandine Longre
(février 2005)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

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