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A
la recherche de la vie perdue
"Jamais
je ne parviendrai à raconter mon histoire, (...) de toute
manière, je n'ai aucune espèce d'histoire à
raconter." Ce déni, que le récit infirme
de lui-même, résume en partie le fonctionnement psychique
et narratif de l'homme que nous écoutons parler durant près
de 300 pages, posant sa vie passée sur le papier pour y mettre
un peu d'ordre et lui donner un sens : "J'étais
soudain capable d'écrire n'importe quoi." Tout
(l'acte d'écrire, la remontée des souvenirs, sa décision
d'aller de l'avant, et sa guérison partielle) se déroule
l'espace d'un sombre après-midi, le premier jour de l'année,
alors que dehors il fait déjà nuit ; d'ici quelques
heures, il devra accepter ou décommander l’invitation
lancée par un homme rencontré la veille, lors d'une
soirée de 31 décembre sans joie. C'est à cet
inconnu qu'il confie spontanément que sa vie "n'a
été qu'une seule et même suite de déceptions.".
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Le
narrateur ne va donc "pas bien", comme
il se complait à le répéter ; cela fait
quelque temps déjà qu'il a quitté son
travail (il avait pourtant réalisé un rêve
de jeunesse en trouvant un emploi à la radio) et qu'il
passe ses journées enfermé chez lui, solitaire,
sans pouvoir décrocher le téléphone pour
prendre des nouvelles de sa soeur, dans l'attente des appels
sporadiques et imprévisibles d'une mère tout
aussi perdue que lui, toujours entre deux trains, atterrissant
dans des gares inconnues et appelant son fils pour lui annoncer
un éternel retard : "J'avais peur qu'il lui
soit arrivé quelque chose, mais j'étais surtout
inquiet à l'idée qu'elle m'ait oublié..."
L'angoisse persistante que ces appels font naître chez
le narrateur semble être la cause de ses maux actuels,
une dépression qui a cependant d'autres fondements,
plus anciens ; et c'est en réfléchissant à
son incapacité de se souvenir qu'il prend la décision
d'écrire.
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Le monologue,
incessant, fait office de thérapie, une longue séance
avec lui-même au long de laquelle le narrateur revient sur
l'enfance, vécue sur fond de tristesse, sur sa relation à
la mère (nécessairement complexe), sur ses angoisses
et sa passivité face à l'existence. Une apathie imprégnant
le récit, maintenant le langage dans une sorte de vase clos
volontairement monocorde, sans relief et sans imagination, dans
un espace restreint (une maison, un petit village) : enfance quelconque,
entre une mère ordinaire et une grande sœur pour laquelle
il éprouve de l'affection, puis de l'admiration pour ensuite
s'en détacher et ne voir en elle qu'une mère de famille
banale. On rencontre peu de personnages secondaires, ou bien seulement
esquissés, une manière d'insister sur les obsessions
du narrateur : sa mère, mais aussi sa soeur, son alter ego
et le trio qu'ils forment, lui pris en sandwich entre ces deux femmes
plutôt dynamiques, ou du moins vivantes ; il prend pourtant
conscience de sa singularité : "Et moi qui ai toujours
considéré ma vie comme tout à fait ordinaire,
suis incapable de comprendre qu'elle n'est pas ordinaire du tout,
puisque les gens font des projets, font des choses, alors que moi,
je ne fais rien, strictement rien." Du plus loin qu'il
remonte, il ne se souvient pas avoir connu de véritable joie
et n'a jamais été motivé par quoi que ce soit
(le titre est allusion directe et ironique à l'univers de
Fifi Brindacier - incarnation d'une volonté et d'un dynamisme
joyeux, tout le contraire du narrateur...) — un vide que son
récit fait transparaître et qu'appuye la remarque désespérante
de son oncle : "Nous faisons des enfants à notre
image. Ils deviennent comme nous. Inaptes à l'existence."
L'épanouissement tardif du personnage — cet éveil
partiel à la vie, seconde naissance à travers l’écriture
— le libère en partie du passé, des occasions
manquées de vivre, tout simplement. Les tourments et les
sentiments de culpabilité et d'infériorité
diminuent peu à peu et l'écriture lui insuffle un
peu d'énergie pour vivre et sortir de son imbroglio familial,
de son "fiasco" intime, et d'une existence sur
laquelle il n'avait aucune prise, se laissant jusqu'alors balloter
par les événements. La désespérance,
l'ennui, la solitude, si fréquemment évoqués,
ne s'effacent cependant pas de sitôt de l'esprit du lecteur,
en dépit d'un dénouement inattendu.
Blandine
Longre
(février 2005)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; elle s’intéresse
tout particulièrement aux écritures contemporaines
(francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la
littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte
et représentation) et aux relations qu’entretiennent
fiction et réel.

http://www.gaia-editions.com
dans
la même collection
Reposer
sous la mer de Riikka Ala-Harja (Gaïa, 2004)
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Tom Tom de Riikka Ala-Harja (Gaïa, 2003)
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