Ambulance
traduit du norvégien par Jean-Baptiste Coursaud
Gaïa, collection taille Unique 2005

 

 

Sauvetages de dernière minute.

Le recueil de Johan Harstad, le premier à être traduit en français, rassemble onze nouvelles relatant des existences qui, de l’extérieur, pourraient sembler ordonnées, ou du moins installées dans une forme de monotonie apaisante mais inerte (rappelant sans mal les destins des Dublinois frappés de paralysie dans les nouvelles de Joyce). Et pourtant, nous sommes les témoins de dérèglements intimes et de tourments destructeurs qui traversent ces personnages, des dysfonctionnements passagers ou, dans certains cas, indélébiles : des crises identitaires et existentielles intenses qui se traduisent bien souvent par des comportements erratiques différant de la « normale » - de ce qui forme habituellement leur quotidien, ce quotidien si figé qu’ils subissent : «…aucune modification dans le paysage, tout est à sa place, statiquement plaisant. », dit si justement un jeune fossoyeur (Faire tapisserie), alors qu’il observe son lieu de travail, énumérant ensuite, sans omettre aucun détail technique, les gestes routiniers qu’il effectue mécaniquement. Ses journées sont pareilles à ses nuits, durant lesquelles il fait « toujours le même rêve », celui de sa propre mort. Quand Karen, une amie d’enfance, réapparaît dans sa vie après de longs séjours à l’étranger, la passivité du narrateur fait place à un nouvel élan, certes timide, mais qui signale un retour à la vie malgré tout.

Certains personnages refont donc surface, de justesse ; ainsi, Chlore, une nouvelle palpitante, examine ce processus de manière quasi littérale à travers les épreuves auxquelles est soumis un collégien souffrant d’aquaphobie ; l’idée d’avoir à plonger encore au fond de la piscine (examens obligent) le terrifie : « Si je ne bouge pas, si je reste parfaitement immobile, si je fais semblant de ne pas exister, peut-être qu’on ne me retrouvera pas (…) peut-être que je n’aurai pas besoin de le refaire. » pense-t-il après un nouvel échec, tandis que l’odeur du chlore se fait entêtante et contamine jusqu’à son esprit, comme si déjà il se noyait dans sa propre phobie.

La torpeur tourmentée des protagonistes est généralement engendrée par un vif sentiment de solitude, en passe de les anéantir tant il devient insupportable ; dans Je rentre à la maison, un étudiant en architecture raconte comment il s’est détaché du monde depuis que son amie l’a quitté, s’enfermant dans un appartement devenu trop grand : « des jours entiers peuvent s’écouler sans que je parle à personne. » Son isolement lui inspire nombre de pensées candides, presque enfantines, vite confrontées à la réalité, comme cette idée de solitudes juxtaposées : « Si on faisait s’allonger par terre tous les gens seuls, ils réussiraient à boucler plusieurs fois le tour de la terre. Sauf que nous ne sortons pas. (…) Nous restons à l’intérieur, derrière nos fenêtres. » Lors d’une soirée entre amis, ses angoisses et le sentiment de déréalisation qui l’habitent vont grandissants ; c’est alors que quelqu’un prononcera les paroles qui sauvent, « les mots importants qu’il fallait. »

Le leitmotiv de la solitude s’accompagne invariablement d’une hantise commune, celle du temps qui passe et que l’on ne peut retenir, l’idée que chaque seconde rapproche irrémédiablement de la mort. C’est bien cette terreur, traitée avec beaucoup d'ironie, que révèlent les listes obsessionnelles de tâches à effectuer qu’établit sans relâche, chaque nuit, un père de famille dans Vue d’ensemble (son père à lui est justement en train de mourir…), cherchant à contrôler le déroulement de son existence et celle de ses proches jusque dans les moindres détails, pour échapper à l’emprise de la mort – ou de l’idée de la mort : « Il n’y a pas de temps à perdre. Quelqu’un doit avoir une vue d’ensemble. Quelqu’un doit savoir comment arriver à tout faire, comment se débrouiller pour avoir une maîtrise totale de tout. » Sa monomanie va jusqu’à perturber le rythme narratif, le récit se transformant régulièrement en énumérations compulsives, des énoncés qui prennent des allures d’interminables commandements (« Etre un homme bon. / Faire de mon mieux en ce sens. / me maintenir en activité. / Aimer mes enfants » suivi, un peu plus loin de « Vérifier les détecteurs-avertisseurs de fumée » ou encore « ratisser les feuilles mortes. / Construire un abri anti-atomique. / Planter des tulipes. »…). Plus loin, dans Tout là-haut, une autre « vue d’ensemble » relie les thèmes croisés de l’isolement et de la mort prochaine : un vieil homme dresse le bilan de sa vie passée et d’un avenir mort-né depuis que sa femme est décédée, un mois plus tôt. Il choisit alors de disparaître (de manière très poétique) afin de la rejoindre enfin, tant la perte est insurmontable. Et pourtant, ce dernier récit, en dépit de la fin du narrateur, n’a rien de morbide ou de pathétique : la mort est ici paisible, attendue comme une conclusion acceptable puisque l’on a bien vécu.

D’autres, plus solides, perdent l’équilibre, comme ce psychiatre solitaire (Vietnam), dont « la journée puis la semaine ne sont qu’une masse molle, mouvante et lente, une concrétion de descriptions de maladies.» Seule une patiente semble encore le maintenir – paradoxalement – en vie, une femme vietnamienne dont le mal-être dépasse tout entendement (un unique mot, «Vietnam», peut encore exprimer la douleur et le traumatisme inscrits jusque dans sa chair), mais qu’il ne peut aider. Ce sentiment d’impuissance se répète dans Samu, l’histoire d’un ambulancier qui tâche de ne pas s’effondrer, avec en tête une devise : « Tenir bon. » Son métier et le souvenir de ceux qu’il n’a pu sauver à temps épuisent son énergie, le désespèrent et affectent sa vie au quotidien. La nouvelle ouvre le recueil et permet de mettre en place un fil conducteur, incarné par cette ambulance éponyme qui apparaît plus ou moins brièvement dans chaque récit, et dont on se surprend à guetter l’arrivée ou la sirène (un peu comme l’on attendrait le passage de la silhouette fugitive d’un Hitchcock…)

La cohérence de l’ensemble ne fait aucun doute, et chaque nouvelle s’insère dans un grand puzzle humain, par le biais de ramifications souterraines parfois inattendues ; chaque parcours est distinct des autres, les personnages ne se ressemblent pas, mais sous cette diversité apparente se retrouvent des convergences – comportementales, ou thématiques – des préoccupations communes, des failles inhérentes à la condition humaine. En exergue, le passage de la chanson People in the city du groupe Air : « Moving, watching, working, sleeping, driving, walking, talking », un choix qui va au-delà de l’anecdotique, un mantra qui retranscrit en partie le sentiment de tâche perpétuelle mais aussi d’inaccompli qu’évoquent les existences éparses décrites ici, ancrées par ailleurs dans un quotidien peu à peu ébranlé par des angoisses intérieures.
La parution de ce recueil très mature coïncide avec celle de la revue littéraire Brèves, actualité de la nouvelle (n° 76), comprenant un extrait du premier recueil de textes de Johan Harstad (intitulé Prosa). On retrouve dans ces passages la prose analytique de l’écrivain, une urgence de la parole (dans une longue et poignante énumération des effets de la guerre sur les humains), mais aussi l’idée que la vie continue, perpétuellement renouvelée, et que la disparition, que ce soit celle d’un homme ou d’un oiseau, pousse à avancer, à s’éloigner des peurs incessantes qui paralysent l’esprit et le corps : « Papa a dit : maintenant il est mort et enterré. (…) Il n’y a pas de retour en arrière possible, mon chéri. Désormais, tu n’as plus le choix, il faut que tu grandisses. »

Blandine Longre
(décembre 2005)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

 

L'Atelier du gué

La revue

L'année Ibsen

Brèves, actualité de la nouvelle, n° 76 –
L'Atelier du gué, décembre 2005
Nouvelles de Norvège.

On découvrira dans ce dernier numéro des textes (traduits par Jean-Baptiste Coursaud, Lena Grumbach et Terje Sinding) d’auteurs contemporains : de jeunes écrivains (Bjarte Breiteig et Johan Harstad) et de grands romanciers et nouvellistes comme Laila Stien (auteure, entre autres, d'un roman jeunesse, Des têtards dans un bocal, T. Magnier), Ingvar Ambjornsen, Roy Jacobsen ou Lars Saabye Christensen (l’auteur de Hermann, roman paru récemment chez Lattès, et ici d'une nouvelle angoissante et habile, Le Coiffeur envieux.)
Un article, en fin d’ouvrage, traite du théâtre d’Ibsen (on célèbre en 2006 le centième anniversaire de la mort du dramaturge), et Didier Rigault propose une présentation du citoyen norvégien, entre européanité et indépendance - fait politique récent, survenu il y a un siècle exactement.

 

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