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Sauvetages
de dernière minute.
Le recueil de
Johan Harstad, le premier à être traduit en français,
rassemble onze nouvelles relatant des existences qui, de l’extérieur,
pourraient sembler ordonnées, ou du moins installées
dans une forme de monotonie apaisante mais inerte (rappelant sans
mal les destins des Dublinois frappés de paralysie dans les
nouvelles de Joyce). Et pourtant, nous sommes les témoins
de dérèglements intimes et de tourments destructeurs
qui traversent ces personnages, des dysfonctionnements passagers
ou, dans certains cas, indélébiles : des crises identitaires
et existentielles intenses qui se traduisent bien souvent par des
comportements erratiques différant de la « normale
» - de ce qui forme habituellement leur quotidien, ce quotidien
si figé qu’ils subissent : «…aucune
modification dans le paysage, tout est à sa place, statiquement
plaisant. », dit si justement un jeune fossoyeur (Faire
tapisserie), alors qu’il observe son lieu de
travail, énumérant ensuite, sans omettre aucun détail
technique, les gestes routiniers qu’il effectue mécaniquement.
Ses journées sont pareilles à ses nuits, durant lesquelles
il fait « toujours le même rêve »,
celui de sa propre mort. Quand Karen, une amie d’enfance,
réapparaît dans sa vie après de longs séjours
à l’étranger, la passivité du narrateur
fait place à un nouvel élan, certes timide, mais qui
signale un retour à la vie malgré tout.
Certains personnages
refont donc surface, de justesse ; ainsi, Chlore,
une nouvelle palpitante, examine ce processus de manière
quasi littérale à travers les épreuves auxquelles
est soumis un collégien souffrant d’aquaphobie ; l’idée
d’avoir à plonger encore au fond de la piscine (examens
obligent) le terrifie : « Si je ne bouge pas, si je reste
parfaitement immobile, si je fais semblant de ne pas exister, peut-être
qu’on ne me retrouvera pas (…) peut-être que je
n’aurai pas besoin de le refaire. » pense-t-il
après un nouvel échec, tandis que l’odeur du
chlore se fait entêtante et contamine jusqu’à
son esprit, comme si déjà il se noyait dans sa propre
phobie.
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La
torpeur tourmentée des protagonistes est généralement
engendrée par un vif sentiment de solitude, en passe
de les anéantir tant il devient insupportable ; dans
Je rentre à la maison, un étudiant
en architecture raconte comment il s’est détaché
du monde depuis que son amie l’a quitté, s’enfermant
dans un appartement devenu trop grand : « des jours
entiers peuvent s’écouler sans que je parle à
personne. » Son isolement lui inspire nombre de pensées
candides, presque enfantines, vite confrontées à
la réalité, comme cette idée de solitudes
juxtaposées : « Si on faisait s’allonger
par terre tous les gens seuls, ils réussiraient à
boucler plusieurs fois le tour de la terre. Sauf que nous ne
sortons pas. (…) Nous restons à l’intérieur,
derrière nos fenêtres. » Lors d’une
soirée entre amis, ses angoisses et le sentiment de déréalisation
qui l’habitent vont grandissants ; c’est alors que
quelqu’un prononcera les paroles qui sauvent, «
les mots importants qu’il fallait. » |
Le leitmotiv
de la solitude s’accompagne invariablement d’une hantise
commune, celle du temps qui passe et que l’on ne peut retenir,
l’idée que chaque seconde rapproche irrémédiablement
de la mort. C’est bien cette terreur, traitée avec
beaucoup d'ironie, que révèlent les listes obsessionnelles
de tâches à effectuer qu’établit sans
relâche, chaque nuit, un père de famille dans
Vue d’ensemble (son père à
lui est justement en train de mourir…), cherchant à
contrôler le déroulement de son existence et celle
de ses proches jusque dans les moindres détails, pour échapper
à l’emprise de la mort – ou de l’idée
de la mort : « Il n’y a pas de temps à perdre.
Quelqu’un doit avoir une vue d’ensemble. Quelqu’un
doit savoir comment arriver à tout faire, comment se débrouiller
pour avoir une maîtrise totale de tout. » Sa monomanie
va jusqu’à perturber le rythme narratif, le récit
se transformant régulièrement en énumérations
compulsives, des énoncés qui prennent des allures
d’interminables commandements (« Etre un homme bon.
/ Faire de mon mieux en ce sens. / me maintenir en activité.
/ Aimer mes enfants » suivi, un peu plus loin de «
Vérifier les détecteurs-avertisseurs de fumée
» ou encore « ratisser les feuilles mortes.
/ Construire un abri anti-atomique. / Planter des tulipes. »…).
Plus loin, dans Tout là-haut, une
autre « vue d’ensemble » relie les thèmes
croisés de l’isolement et de la mort prochaine : un
vieil homme dresse le bilan de sa vie passée et d’un
avenir mort-né depuis que sa femme est décédée,
un mois plus tôt. Il choisit alors de disparaître (de
manière très poétique) afin de la rejoindre
enfin, tant la perte est insurmontable. Et pourtant, ce dernier
récit, en dépit de la fin du narrateur, n’a
rien de morbide ou de pathétique : la mort est ici paisible,
attendue comme une conclusion acceptable puisque l’on a bien
vécu.
D’autres,
plus solides, perdent l’équilibre, comme ce psychiatre
solitaire (Vietnam), dont «
la journée puis la semaine ne sont qu’une masse molle,
mouvante et lente, une concrétion de descriptions de maladies.»
Seule une patiente semble encore le maintenir – paradoxalement
– en vie, une femme vietnamienne dont le mal-être dépasse
tout entendement (un unique mot, «Vietnam», peut encore
exprimer la douleur et le traumatisme inscrits jusque dans sa chair),
mais qu’il ne peut aider. Ce sentiment d’impuissance
se répète dans Samu, l’histoire
d’un ambulancier qui tâche de ne pas s’effondrer,
avec en tête une devise : « Tenir bon. »
Son métier et le souvenir de ceux qu’il n’a pu
sauver à temps épuisent son énergie, le désespèrent
et affectent sa vie au quotidien. La nouvelle ouvre le recueil et
permet de mettre en place un fil conducteur, incarné par
cette ambulance éponyme qui apparaît plus ou moins
brièvement dans chaque récit, et dont on se surprend
à guetter l’arrivée ou la sirène (un
peu comme l’on attendrait le passage de la silhouette fugitive
d’un Hitchcock…)
La cohérence
de l’ensemble ne fait aucun doute, et chaque nouvelle s’insère
dans un grand puzzle humain, par le biais de ramifications souterraines
parfois inattendues ; chaque parcours est distinct des autres, les
personnages ne se ressemblent pas, mais sous cette diversité
apparente se retrouvent des convergences – comportementales,
ou thématiques – des préoccupations communes,
des failles inhérentes à la condition humaine. En
exergue, le passage de la chanson People in the city du
groupe Air : « Moving, watching, working, sleeping, driving,
walking, talking », un choix qui va au-delà de
l’anecdotique, un mantra qui retranscrit en partie le sentiment
de tâche perpétuelle mais aussi d’inaccompli
qu’évoquent les existences éparses décrites
ici, ancrées par ailleurs dans un quotidien peu à
peu ébranlé par des angoisses intérieures.
La parution de ce recueil très mature coïncide avec
celle de la revue littéraire Brèves,
actualité de la nouvelle (n° 76), comprenant
un extrait du premier recueil de textes de Johan Harstad (intitulé
Prosa). On retrouve dans ces passages
la prose analytique de l’écrivain, une urgence de la
parole (dans une longue et poignante énumération des
effets de la guerre sur les humains), mais aussi l’idée
que la vie continue, perpétuellement renouvelée, et
que la disparition, que ce soit celle d’un homme ou d’un
oiseau, pousse à avancer, à s’éloigner
des peurs incessantes qui paralysent l’esprit et le corps
: « Papa a dit : maintenant il est mort et enterré.
(…) Il n’y a pas de retour en arrière possible,
mon chéri. Désormais, tu n’as plus le choix,
il faut que tu grandisses. »
Blandine
Longre
(décembre 2005)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.
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L'Atelier
du gué
La
revue
L'année
Ibsen
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Brèves,
actualité de la nouvelle, n° 76 –
L'Atelier
du gué, décembre 2005
Nouvelles de Norvège.
On découvrira
dans ce dernier numéro des textes (traduits par Jean-Baptiste
Coursaud, Lena Grumbach et Terje Sinding) d’auteurs
contemporains : de jeunes écrivains (Bjarte Breiteig
et Johan Harstad) et de grands romanciers et nouvellistes
comme Laila Stien (auteure, entre autres, d'un roman jeunesse,
Des têtards dans un bocal, T. Magnier), Ingvar
Ambjornsen, Roy Jacobsen ou Lars Saabye Christensen (l’auteur
de Hermann, roman paru récemment chez Lattès,
et ici d'une nouvelle angoissante et habile, Le Coiffeur
envieux.)
Un article, en fin d’ouvrage, traite du théâtre
d’Ibsen (on célèbre en 2006 le centième
anniversaire de la mort du dramaturge), et Didier Rigault
propose une présentation du citoyen norvégien,
entre européanité et indépendance - fait
politique récent, survenu il y a un siècle exactement.
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http://www.gaia-editions.com
dans
la même collection
Autant
en emporte la femme d'Erlend Loe (Gaïa 2005)
On est forcément très gentil
quand on est très costaud
Dag Johan Haugerud (Gaïa, 2004)
Reposer sous la mer de Riikka Ala-Harja
(Gaïa, 2004)
Tom Tom Tom de
Riikka Ala-Harja (Gaïa, 2003)
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