Siegfried, une idylle noire
traduit du néerlandais par Anita Concas
Gallimard, 2003


Parution en poche
Folio, n° 4292, novembre 2005

 

La découverte du néant : un ouvrage téméraire, vertigineux.

"L'écrivain, inconsciemment, écrit dans chaque ligne et dans chaque phrase ses violents désespoirs, ses rages et ses frustrations." Ce que William Faulkner écrivait en 1933 est naturellement vrai pour bon nombre d'auteurs, et on peut l'appliquer sans mal à l'oeuvre de Harry Mulisch, quoique ce dernier instille son âme dans ses livres et y inscrive ses angoisses ou son existence de façon beaucoup plus consciente, à en croire son dernier roman, Siegfried, une idylle noire, (qui tient aussi de l'essai), que l'écrivain américain pouvait le faire.

Jugez donc : en créant Rudolf Herter, le personnage central, Harry Mulisch a fabriqué son double ; un écrivain septuagénaire, célèbre, néerlandais d'origine juive, dont le père Austro-hongrois fut collaborateur nazi durant l'occupation des Pays-Bas par l'Allemagne (un synopsis biographique qui est aussi celui de Harry Mulisch). L'analogie ne s'arrête pas là, et tous deux (Mulisch / Herter) éprouvent une étrange fascination pour le "phénomène" Hitler ("Rudolf Herter" fonctionnant comme le double positif de "Adolf Hitler"), plus qu'une simple curiosité, une interrogation quasi philosophique sur ce parangon du mal, le diable incarné. Lorsqu'on sait que vient de paraître récemment L'affaire 40/61 (Gallimard, 2003) du même Harry Mulisch, qui relate son expérience du procès Eichmann, auquel il assista en 1961, on perçoit encore davantage que c'est la propension incompréhensible de la machine nazie à propager le mal qui interroge profondément l'écrivain. Selon Mulisch et son alter ego, Hitler demeure une énigme pour la psychologie et pour l'histoire. Mais c'est au cours d'un séjour à Vienne pour la promotion de son dernier roman (intitulé La découverte de l'amour, un clin d'oeil au dernier pavé de Mulisch, La découverte du ciel) que le romancier fictif, lors d'un entretien télévisé, se met à imaginer que lui seul sera capable d'enfin appréhender Hitler : "Ce serait beau que si, en nous débarrassant du XXe siècle, nous pouvions aussi dire le dernier mot sur Hitler, comme une sorte de « solution finale de l'affaire Hitler»." Pour cela, il pense que seule la fiction est capable de prendre le dictateur au piège : "Toutes les prétendues explications n'ont servi qu'à le rendre plus opaque (...). Il est temps de renverser la situation. La fiction est peut-être le filet dans lequel nous arriverons à l'appréhender." Il ne lui reste plus qu'à faire montre de la puissance de son imagination, à placer le dictateur dans une situation totalement fantaisiste, afin de pouvoir enfin révéler ce qui se dissimule derrière le masque glaçant.

C'est un vieux couple autrichien qui va lui tendre une perche incroyable, en lui offrant un secret gardé depuis des années : Julia et Ullrich Falk ont été domestiques au Berghof, la résidence bavaroise du dictateur et d'Eva Braun, "la chef". Herter passe plusieurs heures en leur compagnie, dans une maison de retraite miteuse où le couple vit modestement. Les révélations qu'ils lui font sont inouïes, et terrifiantes tout à la fois (dommage que la quatrième de couverture soit si bavarde... mieux vaudrait éviter de la lire) mais les anciens employés du dictateur font promettre à Herter de ne se servir de leur récit qu'après leur mort à tous deux. L'écrivain accepte et ne rompt pas le pacte, refusant même de dévoiler la moindre information à sa femme, qu'il a rejointe à l'hôtel avant de repartir pour Amsterdam. Mais les idées qui se bousculent dans l'esprit fertile de l'auteur ont besoin de s'épancher et en les livrant à son dictaphone, il s'aperçoit qu'il est sur le point de faire une découverte de taille, inimaginable, qui l'entraîne sur des voies dangereuses. On a néanmoins du mal à prendre au sérieux la thèse philosophico-théologique échafaudée par Herter tant elle est contraire aux lois physiques et au rationalisme occidental : on peut alors légitimement se demander si Harry Mulisch y adhère ou si, à ce moment du récit, il se détache de son double fictif, et conçoit les élucubrations de Herter comme une démonstration brillante mais improbable, dictée par la folie.

Nous ne nous aventurerons pas à résumer ici, ne serait-ce que succinctement, la découverte complexe mais brillante de Herter (ceci est proprement impossible en quelques lignes), mais il suffit de dire que tout part de la folie de Nietzsche, durant les dernières années de sa vie et de son mépris pour Wagner, féroce antisémite. L'écrivain, pour étayer sa thèse érudite, met en relation tout un réseau de symboles (en particulier la couleur "brune", qui correspond aussi au nom "Braun"), de dates, de lieux et de citations, et alors qu'il s'est endormi, épuisé par ses découvertes successives, son inconscient (ou tout simplement le narrateur omniscient, ceci demeure difficile à déterminer) nous offre un journal fictif : celui d'Eva Braun, au coeur de l'énigme Hitler, car elle aussi cherche à comprendre son amant ; c'est le journal des derniers jours, passés au fond d'un bunker, alors que la mort guette et que les Soviétiques sont sur le point d'entrer dans Berlin.

On l'aura compris, ce roman n'en est pas vraiment un, et il est vrai que les passages qui relatent le séjour viennois de l'écrivain, hormis sa visite aux époux Falk et la construction de sa thèse, semblent seulement esquissés, écrits à la hâte, comme si Harry Mulisch montrait son impatience d'arriver à l'essentiel, un peu comme si l'obsession qu'il partage avec son personnage ne pouvait pas être retardée par des événements insignifiants ou triviaux ; on regrette néanmoins que certains chapitres, du point de vue du style et de la structure, ne soient pas aussi bien construits que les 65 chapitres de La découverte du ciel. Siegfried est toutefois un ouvrage téméraire et vertigineux, qui recèle des moments d'horreur, un univers peuplé de figures fantômatiques que l'on a bien du mal à imagnier en chair et en os, en êtres humains... En tentant de mettre à nu le mal ultime, Herter découvre quelque chose qui est pire, qui va au-delà de la notion judéo-chrétienne de Lucifer et que l'on ne peut expliquer avec l'histoire ou la psychanalyse : le néant total, "l'épiphanie de toutes ces horreurs", une "pure négativité". Le parti pris de Mulisch est certes original et décalé (comme tout ce qu'il fait d'ailleurs) mais ce court roman laisse le lecteur frustré (seulement 191 pages !) et aux prises avec une terrible envie de faire le tri entre réalité et fiction, entre élucubrations philosophiques et objectivité du récit. Peut-on réellement se satisfaire de ce que Mulisch fait dire à Herter : "Il était temps d'écrire ses mémoires, sauf que toutes ses oeuvres étaient faites de souvenirs, non seulement de sa vie réelle, mais aussi de son imagination, et les deux étaient inséparables." ? Dans tous les cas, et au risque de perdre son lecteur, Harry Mulisch a brillamment couché sur le papier son obsession et sa soif de vérité absolue...

Blandine Longre
(février 2003)

Du même auteur, en français

L'affaire 40/61. Un reportage, Gallimard, 2003
La découverte du ciel, Gallimard, 2000 (Folio 2002)
La procédure, Gallimard, 2001
Noces de pierre, Calmann-Lévy, 1985
L'Attentat, Calmann-Lévy, 1984

Gallimard
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Harry Mulisch, un site étonnant
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