|
La
découverte du néant : un ouvrage téméraire,
vertigineux.
"L'écrivain,
inconsciemment, écrit dans chaque ligne et dans chaque phrase
ses violents désespoirs, ses rages et ses frustrations."
Ce que William Faulkner écrivait en 1933 est naturellement
vrai pour bon nombre d'auteurs, et on peut l'appliquer sans mal
à l'oeuvre de Harry Mulisch, quoique ce dernier instille
son âme dans ses livres et y inscrive ses angoisses ou son
existence de façon beaucoup plus consciente, à en
croire son dernier roman, Siegfried, une idylle noire,
(qui tient aussi de l'essai), que l'écrivain américain
pouvait le faire.
Jugez
donc : en créant Rudolf Herter, le personnage central, Harry
Mulisch a fabriqué son double ; un écrivain septuagénaire,
célèbre, néerlandais d'origine juive, dont
le père Austro-hongrois fut collaborateur nazi durant l'occupation
des Pays-Bas par l'Allemagne (un synopsis biographique qui est aussi
celui de Harry Mulisch). L'analogie ne s'arrête pas là,
et tous deux (Mulisch / Herter) éprouvent une étrange
fascination pour le "phénomène" Hitler ("Rudolf
Herter" fonctionnant comme le double positif de "Adolf
Hitler"), plus qu'une simple curiosité, une interrogation
quasi philosophique sur ce parangon du mal, le diable incarné.
Lorsqu'on sait que vient de paraître récemment L'affaire
40/61 (Gallimard, 2003) du même Harry Mulisch,
qui relate son expérience du procès Eichmann, auquel
il assista en 1961, on perçoit encore davantage que c'est
la propension incompréhensible de la machine nazie à
propager le mal qui interroge profondément l'écrivain.
Selon Mulisch et son alter ego, Hitler demeure une énigme
pour la psychologie et pour l'histoire. Mais c'est au cours d'un
séjour à Vienne pour la promotion de son dernier roman
(intitulé La découverte de l'amour, un clin
d'oeil au dernier pavé de Mulisch, La
découverte du ciel) que le romancier fictif,
lors d'un entretien télévisé, se met à
imaginer que lui seul sera capable d'enfin appréhender Hitler
: "Ce serait beau que si, en nous débarrassant du
XXe siècle, nous pouvions aussi dire le dernier mot sur Hitler,
comme une sorte de « solution finale de l'affaire Hitler»."
Pour cela, il pense que seule la fiction est capable de prendre
le dictateur au piège : "Toutes les prétendues
explications n'ont servi qu'à le rendre plus opaque (...).
Il est temps de renverser la situation. La fiction est peut-être
le filet dans lequel nous arriverons à l'appréhender."
Il ne lui reste plus qu'à faire montre de la puissance de
son imagination, à placer le dictateur dans une situation
totalement fantaisiste, afin de pouvoir enfin révéler
ce qui se dissimule derrière le masque glaçant.
C'est
un vieux couple autrichien qui va lui tendre une perche incroyable,
en lui offrant un secret gardé depuis des années :
Julia et Ullrich Falk ont été domestiques au Berghof,
la résidence bavaroise du dictateur et d'Eva Braun, "la
chef". Herter passe plusieurs heures en leur compagnie, dans
une maison de retraite miteuse où le couple vit modestement.
Les révélations qu'ils lui font sont inouïes,
et terrifiantes tout à la fois (dommage que la quatrième
de couverture soit si bavarde... mieux vaudrait éviter de
la lire) mais les anciens employés du dictateur font promettre
à Herter de ne se servir de leur récit qu'après
leur mort à tous deux. L'écrivain accepte et ne rompt
pas le pacte, refusant même de dévoiler la moindre
information à sa femme, qu'il a rejointe à l'hôtel
avant de repartir pour Amsterdam. Mais les idées qui se bousculent
dans l'esprit fertile de l'auteur ont besoin de s'épancher
et en les livrant à son dictaphone, il s'aperçoit
qu'il est sur le point de faire une découverte de taille,
inimaginable, qui l'entraîne sur des voies dangereuses. On
a néanmoins du mal à prendre au sérieux la
thèse philosophico-théologique échafaudée
par Herter tant elle est contraire aux lois physiques et au rationalisme
occidental : on peut alors légitimement se demander si Harry
Mulisch y adhère ou si, à ce moment du récit,
il se détache de son double fictif, et conçoit les
élucubrations de Herter comme une démonstration brillante
mais improbable, dictée par la folie.
 |
Nous
ne nous aventurerons pas à résumer ici, ne serait-ce
que succinctement, la découverte complexe mais brillante
de Herter (ceci est proprement impossible en quelques lignes),
mais il suffit de dire que tout part de la folie de Nietzsche,
durant les dernières années de sa vie et de son
mépris pour Wagner, féroce antisémite.
L'écrivain, pour étayer sa thèse érudite,
met en relation tout un réseau de symboles (en particulier
la couleur "brune", qui correspond aussi au nom "Braun"),
de dates, de lieux et de citations, et alors qu'il s'est endormi,
épuisé par ses découvertes successives,
son inconscient (ou tout simplement le narrateur omniscient,
ceci demeure difficile à déterminer) nous offre
un journal fictif : celui d'Eva Braun, au coeur de l'énigme
Hitler, car elle aussi cherche à comprendre son amant
; c'est le journal des derniers jours, passés au fond
d'un bunker, alors que la mort guette et que les Soviétiques
sont sur le point d'entrer dans Berlin. |
On
l'aura compris, ce roman n'en est pas vraiment un, et il est vrai
que les passages qui relatent le séjour viennois de l'écrivain,
hormis sa visite aux époux Falk et la construction de sa
thèse, semblent seulement esquissés, écrits
à la hâte, comme si Harry Mulisch montrait son impatience
d'arriver à l'essentiel, un peu comme si l'obsession qu'il
partage avec son personnage ne pouvait pas être retardée
par des événements insignifiants ou triviaux ; on
regrette néanmoins que certains chapitres, du point de vue
du style et de la structure, ne soient pas aussi bien construits
que les 65 chapitres de La découverte du ciel.
Siegfried est toutefois un ouvrage téméraire
et vertigineux, qui recèle des moments d'horreur, un univers
peuplé de figures fantômatiques que l'on a bien du
mal à imagnier en chair et en os, en êtres humains...
En tentant de mettre à nu le mal ultime, Herter découvre
quelque
chose qui est pire, qui va au-delà de la notion judéo-chrétienne
de Lucifer et que l'on ne peut expliquer avec l'histoire ou la psychanalyse
: le néant total, "l'épiphanie de toutes
ces horreurs", une "pure négativité".
Le parti pris de Mulisch est certes original et décalé
(comme tout ce qu'il fait d'ailleurs) mais ce court roman laisse
le lecteur frustré (seulement 191 pages !) et aux prises
avec une terrible envie de faire le tri entre réalité
et fiction, entre élucubrations philosophiques et objectivité
du récit. Peut-on réellement se satisfaire de ce que
Mulisch fait dire à Herter : "Il était temps
d'écrire ses mémoires, sauf que toutes ses oeuvres
étaient faites de souvenirs, non seulement de sa vie réelle,
mais aussi de son imagination, et les deux étaient inséparables."
? Dans tous les cas, et au risque de perdre son lecteur, Harry
Mulisch a brillamment couché sur le papier son obsession
et sa soif de vérité absolue...
Blandine
Longre
(février 2003)
Du même
auteur, en français
L'affaire 40/61. Un reportage, Gallimard, 2003
La découverte du ciel,
Gallimard, 2000 (Folio 2002)
La procédure, Gallimard,
2001
Noces de pierre, Calmann-Lévy, 1985
L'Attentat, Calmann-Lévy, 1984

Gallimard
http://www.gallimard.fr/
Harry
Mulisch, un site étonnant
http://www.mulisch.nl/
|