La découverte du ciel
traduit du néerlandais par Isabelle Rosselin
Folio Gallimard, 2002

 

 

Epopée divine

Alors qu'en novembre dernier, paraissait chez Gallimard La Procédure, en ce début d'année, La découverte du ciel ressort en Folio. Un roman fabuleux, aux dimensions épiques (autant par le fond que par la forme, avec plus de 1000 pages) mais d'une telle saveur que l'on en oublie bien vite l'épaisseur concrète, pour s'attacher uniquement à la richesse érudite de son tissu textuel et à la question élémentaire et terrifiante que pose l'auteur : l'être humain ne serait-il, en définitive, qu'un jouet aux mains de forces plus subtiles et plus puissantes que lui, une pathétique marionnette ? En définitive, tout ne serait-il pas écrit sur "Le grand rouleau" (pour reprendre les termes de Diderot) ? Car c'est un narrateur inhabituel qui nous guide dans le labyrinthe narratif de ce roman fleuve, un ange venu d'un au-delà auquel les hommes sont de moins en moins enclins à croire, un lieu que l'on imagine parfois tout en doutant de son existence rationnelle ; il explique à l'un de ses comparses comment il a réussi à courber le cours du temps et à influencer le sort des humains, afin qu'une grande mission commanditée par le "chef" (entendez "Dieu"!) puisse enfin être remplie...

Mais nous ne restons dans les hautes sphères que de façon quasi épisodique, car l'auteur se hâte de nous précipiter parmi les hommes, et plus particulièrement aux Pays-Bas, où notre ange a préparé, pour le lundi 13 février 1967 à minuit, une rencontre qui se veut fortuite mais qui s'apprête à transformer la vie de deux hommes : Le premier est Onno Quist, un éminent linguiste, décrypteur de la langue étrusque ; il est un flâneur sans grande responsabilité, en dépit de son appartenance à une vieille famille calviniste, caractérisée par son austérité et son sérieux. L'autre est Max Darius, un astronome coureur de jupons, né d'une mère juive et d'un père d'origine autrichienne, tous deux morts de manière bien peu commune. Onno et Max se trouvent et naît une amitié hors du commun, une re-connaissance mutuelle : "jumeaux autoproclamés, ils ne cessaient de s'enchanter l'un l'autre", jusqu'à ce qu'Ada, une jeune violoncelliste, fasse irruption dans leur vie à tous deux ; cette arrivée est une coïncidence pour le commun des mortels, et pourtant bel et bien programmée par notre narrateur / auteur.
Tout comme dans La procédure, l'auteur joue sur son double statut : pseudo-victime de son récit, il tente aussi de se substituer à un Dieu omnipotent, créateur de toute chose, par l'intermédiaire de personnages divins. Il est vrai que le lecteur aura tendance à fréquemment oublier la source de ce récit foisonnant, et que l'auteur, régulièrement, ne manque pas de lui rappeler que le libre-arbitre des personnages n'est en vérité qu'un leurre : qu'ils soient des hommes manipulés par Dieu et ses émissaires ou des personnages malmenés par l'auteur, ils n'ont de toute façon aucune volonté propre...

Il n'empêche que ce roman est un pur régal, ne serait-ce que par les thèmes qui mêlent, de façon souvent symbolique, mathématiques, linguistique, politique, histoire et humanisme. Quel que soit le domaine abordé, Harry Mulisch impressionne par son érudition sans bornes et semble avoir un avis sur tout, qu'il traite des années 70, du communisme, de la sexualité, de Dieu, de la médecine, de l'éthique, de la biologie, des étoiles ou de l'holocauste... Ne nous épargnant aucune fantaisie, usant et abusant d'ironie dramatique, il nous mène pourtant rigoureusement vers son but ultime : la quête de Quinten Quist, un jeune homme étrange et lunaire, qui fait parfois basculer le roman dans une science-fiction onirique et originale. Soixante-cinq chapitres, un pour chaque année de l'auteur (le roman fut écrit en 1992 en néerlandais), plusieurs dialogues de philosophie satirique et une imagination féconde font de ce roman une épopée humaine pleine de rebondissements, un opus merveilleux duquel on ne se détache qu'à grand peine.

Blandine Longre
(mars 2002)




Du même auteur, en français

Siegfried, une idylle noire (Gallimard, 2003)
La procédure, Gallimard, 2001
Noces de pierre, Calmann-Lévy, 1985
L'Attentat, Calmann-Lévy, 1984

Gallimard
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Harry Mulisch, un site étonnant
http://www.mulisch.nl/