La procédure
traduit du néerlandais par Isabelle Rosselin
Gallimard, 2001

 

Du même auteur :
La découverte du ciel (Folio, 2002)
Siegfried, une idylle noire (Gallimard, 2003)

 

Dans La Procédure, un roman d'exception, Harry Mulisch entend cerner avec intelligence et humour le processus unique et universel de création et ainsi percer le nébuleux mystère de la vie.
Pour Yehoudah Loew, rabbin du ghetto juif de Prague en 1592, la clé de l'énigme réside dans le Sefer Yetsirah, le "livre de la création", et lorsque Rodolphe II lui ordonne de lui confectionner un golem, une "masse informe, (...) une personne artificielle, le serviteur idéal", il se plonge des mois durant dans le texte sacré. Pour Victor Werker, un célèbre chimiste de la fin du XXe siècle qui attend son prix Nobel, Dieu n'a plus rien à voir dans la procédure. Lui, qui déclare être "la microbiologie moderne", a réussi à créer la vie à partir de cristaux d'argile, à donner le souffle à l'éobiont, "une créature à la fois vivante et sans vie".
Le roman, construit principalement autour du point de vue de Werker, fourmille d'analogies et de comparaisons enchevêtrées les unes aux autres, et bien sûr de références aux mythes de procréation (le monstre de Frankenstein, la pièce de Karel Capek, R.U.R, dans laquelle le mot "robot" est apparu pour la première fois, en 1921, la genèse biblique, naturellement, les métamorphoses d'Ovide, ou la fable de Pygmalion) et l'on suit avec enthousiasme les pérégrinations touristiques et professionnelles de ce Victor Werker, de Berkeley à l'Egypte (il y est chargé d'étudier l'ADN de momies), en passant par Venise, où il est invité à un congrès intitulé , comme de bien entendu, "Les origines de la vie dans l'Univers"... Dans le même temps, les lettres qu'il écrit à sa femme Clara, par le biais de sa fille Aurora, dévoilent ses interrogations de scientifique, son malaise existentiel, ses souvenirs d'enfance. Ce n'est que peu à peu que le personnage naît et grandit sous nos yeux ; sa curiosité intellectuelle est contagieuse mais sa froideur et sa lâcheté ne semblent pas avoir de bornes : calculateur (il faut dire que les combinatoires de chiffres et de lettres, tout comme le rabbin praguois, le passionnent), il est aussi pourvu d'un esprit qui ne cesse de s'égarer devant les choix à faire, et ses hésitations lui coûtent cher.
Sans artifice (ou plutôt usant d'un artifice poussé à l'extrême ?), Mulisch, dès les premières lignes, avertit le lectorat : "un lecteur en quête d'une sensation immédiate, pour tuer le temps, serait avisé de fermer tout de suite ce livre, d'allumer la télévision et de s'enfoncer dans son canapé comme dans un bon bain moussant." Plus loin, après maints développements mathématico-linguistico-religieux, il déclare que "les autres lecteurs impurs ont pris leurs jambes à leur cou"... Une flatterie lancée au lecteur qui a eu la curiosité de franchir le premier chapitre ! Il peut enfin mettre en scène son Golem à lui, Victor Werker, un personnage complexe qu'il modèle patiemment, tout comme Dieu a façonné le corps du premier homme... L'auteur élevé au rang d'une divinité ? En réalité, il ne cesse d'interroger un autre processus, celui de la création littéraire (en écorchant au passage le "réalisme" et le "camouflage flaubertien"), et il ne peut s'empêcher de nous pondre quelques pages dignes d'un Genette à la veine comique...

A travers ces multiples digressions et l'histoire de Werker, l'écrivain néerlandais s'interroge et nous interroge : la genèse est-elle l'oeuvre de Dieu, d'un dieu ou est-elle pure coïncidence biologique et chimique ? Les théories proposées se complètent ou s'affrontent, donnant lieu à l'éternelle bataille de la spiritualité et de l'obscurantisme religieux contre le rationalisme scientifique.
Mais la prose de Harry Mulisch n'a rien d'austère, bien au contraire, en dépit de sa portée philosophique : le roman déborde de drôlerie, d'érudition et d'ironie dramatique, et par le biais d'une fiction stimulante le romancier nous amène peu à peu là où il veut, à considérer l'artiste, ici l'écrivain, comme le créateur omniscient d'un monde unique et harmonieux, entre imaginaire et réalité.

Blandine Longre
(janvier 2002)


Gallimard
http://www.gallimard.fr/

Harry Mulisch, un site étonnant
http://www.mulisch.nl/

Le Golem
http://www.autrement-dit.com/automates/bibliotheque/articles/golem.htm
http://moniquelisecohen.free.fr/golem.htm

Sefer Yetsirah
http://www.chez.com/soued/SY%20hist.html