Craques, coupes et meutes raciales
Éditions Al Dante, 2002
traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Julie et Jean-René Etienne

(A Crackup At The Race Riots : A Novel In Pieces, 1998)



Elle était adorable et sa peau comme du quatre-quarts. Elle est morte au fond d'une piscine. Sa mère est laide comme un poux. Je ne les vois pas souvent. Pas souvent depuis que je lui ai coincé la tête dans la vitre de la voiture. Est-ce que Lacy est morte ? Est-ce que son père a dit "nègre" dans la voiture ? Je ne sais pas.

She's got a ticket to Night Righter

With Winona writer

Easy whiter

(P.54
)



Cinéaste charismatique, plasticien déjanté, écrivain protéiforme, l'Américain Harmony Korine condense la somme de ces délires filmiques avec Craques, coupes et meutes raciales, une oeuvre hybride empreinte de génie, de désinvolture, qui puise son essence dans les carnets de notes bien remplis, ceux du réalisateur de l'onirique Gummo (1997) ou bien encore du schizophrène Julien Donkey Boy (1999).
Divisé en trois chapitres, Craques, coupes, émeutes raciales, le vilain petit métèque, Comme un Turc à Stockholm, le livre d'Harmony Korine offre une vision panoramique de l'être humain. Fragile, naïf, un brin débile tout comme pouvait l'être Julien le héros de son dernier film, les humains, pauvre race, suent la beaufitude underground (ou pas), à l'aveuglement des sentiments, aux pulsions animales, aux systèmes politiques, se soumettent, par-dessus tout, à la sainte trinité : femme-enfant-travail se soustraient. Des monstres à handicaps avec pour seuls repères des médias devenus bocaux en transe, des disques aux propos lapidaires, des films aux revendications faciles. Voilà les hommes… l'Amérique… l'Amérique, je la veux et je l'aurai...

Le formidable cas de Mona Medocs

Ce matin-là Mona s'était fait avorter à dix heures et un peu plus tard le même jour elle était dans la cuisine à me cuire un œuf dur. Elle s'était réveillée avec un hamburger dans une main et dans l'autre les paroles d'une cassette de M.C. Hammer. Je mangeais de l'œuf dur et l'odeur m'écœurait à cause de l'image que j'avais de Mona, jambes écartées, en train de se faire avorter. Elle a dit qu'elle irait s'acheter des culottes le week-end suivant. Elle m'a lu la lettre qu'elle venait de recevoir de sa correspondante en Allemagne de l'Est. (…)


L'Amérique re-cartographiée à coup de dialogues entre stars vivantes et décédées, de listes, de rumeurs, de photos, de lettres de Tupac Shakur (entre autres), de fragments scénaristiques et de cinglants aphorismes en prend pour son grade. Les descriptions acides et les situations surréalistes se suivent pour accoucher d'un curieux collage de déviances hamburger coca-cola. Au-delà d'un simple constat des mœurs et des vices du grand continent, Craques, coupes et meutes raciales, livre à la noire couverture, révèle une littérature bâtarde et hétéroclite. Cette littérature, loin de celles sorties des nombrils inconséquents, se cherche, travaille au corps et n'hésite jamais à tourner de la tête pour voir du côté des autres arts quitte à passer pour la sainte putain. Le style de Korine, lui, est dilettante, approximatif, sans génie de prime abord, chose ici nécessaire pour donner naissance à cet écrit concentration d'affres adolescentes - frustration et dégénérescence - négations et pulsions refoulées pour une révélation cinématographique sale et poignante. Jeune écorché, Harmony Korine a fait du chemin depuis Kids, ses images, incises dans une chair blanche et indolente gavée des tumeurs occidents, prennent une toute autre consistance. Changement de support, même mélancolie. Même têtes à claques, même peluches défenestrées.

I bet you have no more friend than an alarm o'clock.
(Harmony Korine)

Aberrations et cynisme coulent à flot dans la noire marmite de l'Américain comme il transcende la pellicule dysentérique, la maltraite, curieuse danse sans danseurs, ventres aux foies écoulés sur les marchés : machine qui tourne à vide avant l'explosion.

Philippe Beer-Gabel
(juillet 2002)


http://www.angelfire.com/ab/harmonykorine/

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