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De
l'intime à l'épopée satirique, du réel
au virtuel :
une fable visionnaire de la post-modernité.
On aurait pu
craindre qu’après L'illusioniste,
surprenant premier roman, l’auteur ait eu quelques difficultés
à nous impressionner à nouveau... Hari Kunzru se pose
bel et bien en talentueux romancier britannique qui, avec Transmission,
satire féroce mais toujours savoureuse d’un monde voué
au chaos cybernétique et humain, affirme sa maturité
de conteur hors pair.
La trame narrative, d’une rare simplicité, permet surtout
de manipuler à l'envi les personnages, de s’en servir
comme des exempla sans volonté propre, soumis aux
caprices de l'auteur qui, tout en les dépeignant avec vivacité
et relief, en
fait des (anti-)héros pathétiques et inoubliables.
C’est tout particulièrement le cas d’Arjun Mehta,
victime d’un système économique sans pitié,
qui voit son rêve américain irrémédiablement
démantelé par d’invisibles forces néo-libérales
dès qu’il pose le pied en Californie. La Silicon Valley
devient, pour ce jeune informaticien fan de films bollywoodiens,
le pire des cauchemars, quand il comprend quel tour lui a joué
le recruteur indien ; il pensait pouvoir accéder à
tout ce qu’incarnaient les Etats-Unis, quand il se retrouve
sur « le banc de touche » d’une agence
d’intérim sans scrupules (qui peut à tout moment
le renvoyer à New Delhi), à attendre qu’un employeur
potentiel veuille bien lui faire confiance, sachant cependant qu'il
sera sous-payé et qu'une partie de son salaire reviendra
à un intermédiaire (nous ne sommes pas loin de l'ancien
phénomène des "indentured servants", ces
esclaves temporaires venus d'Europe, qui travaillaient plusieurs
années sur le sol américain tout neuf afin de rembourser
leur voyage...).
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La
détresse du jeune homme est d’autant plus intense
qu’il ne peut se résoudre à avouer cette
déchéance à sa famille, eux qui reportaient
toutes leurs grandes espérances sur ce fils studieux
et honorable, et il s’enferre dans d'affligeants mensonges.
Il sort brutalement de sa misérable condition d’esclave
surqualifié quand Virugenix, maître planétaire
du logiciel antivirus, lui offre un poste, certes modeste, mais
auquel Arjun ne croyait plus. Là, il fait la connaissance
de Chris, une jeune femme dont le franc-parler et le comportement
déluré font naître des sentiments ambivalents
chez Arjun, dont la modestie, la pudeur et la timidité
sont aux antipodes du mode de vie de la jeunesse américaine.
Chris le prend sous son aile, le soutient et le conseille, lui
apprend à conduire et enfin le dépucelle…
tout en pressentant que de cette amitié incongrue peuvent
naître nombre d’inconvénients. |
Parallèlement
au parcours de ce jeune candide, ridicule malgré lui (pour
lequel on ne peut s’empêcher d’éprouver
une certaine compassion), on suit avec amusement les frasques et
les déboires d'un personnage aux antipodes d'Arjun : un Londonien
à la pointe de la modernité et du capitalisme, Guy
Swift, dont la devise peut se résumer à « l'avenir
arrive aujourd’hui » ; le but ultime de ce jeune
"consultant" (terme galvaudé qui, on le sait, ne
veut plus dire grand-chose) étant d'apporter au monde une
vision "philosophique" de la publicité
; il brasse du vent et de l'argent virtuel, vit entre deux avions,
achète l'amour ou la fidélité de son entourage,
trouvant ses repères identitaires à l'aide de quelques
slogans pathétiques qu'il concocte avec ferveur. Est-ce un
hasard si l'auteur lui a donné le nom de Swift ? Hommage
à peine déguisé au créateur d'un autre
grand naïf, Gulliver ? Car l'ironie mordante dont Hari Kunzru
fait preuve, sans relâche, confère à Transmission
l'ampleur d'un imposant roman satirique, fable de la mondialisation
et de l'évolution des moyens de communication entre humains.
Reste Leela, protagoniste involontaire d'un drame intime dont elle
ignore tout et qui, brusquement, provoque une crise internationale.
Rien ne destinait cette jeune star du cinéma indien (exploitée
par son dragon de mère et par des producteurs lubriques)
à se voir associée, dans l'esprit de millions de gens,
à un fléau engendré par un pauvre petit émigré
indien (lui aussi méprisé par ses employeurs esclavagistes).
Mais Arjun le rêveur, lui, connaît Leela depuis bien
longtemps : il a vu et revu son dernier film (Naughty Naughty,
lovely, lovely… dont l'auteur nous livre un savoureux
synopsis) — il y a lu une parabole de sa propre existence
et de l'avenir radieux qui l’attend en Amérique ; l'image
de l'actrice est punaisée au mur de sa chambre, accompagnée
de celle de son partenaire à l'écran — qui joue
pour Arjun le rôle d'un modèle sur lequel, il en est
convaincu, sa vie va nécessairement se calquer.
Si l'on dépasse le degré zéro de la satire,
Transmission se lit comme une réflexion
approfondie sur la notion de limite, où le contraste mais
aussi les interactions entre frontières politiques (férocement
contrôlées) et frontières virtuelles (dont l'absence
est flagrante) sont mis en évidence ; de même, l'auteur
met en garde en rappelant, le plus souvent en filigrane, combien
il peut être imprudent de confondre connaissance et information
: on croit accéder à la première en possédant
la seconde, on pense être en mesure de résoudre les
difficultés inhérentes à la nature humaine,
d'appréhender ce qui jusqu'alors nous était inconnu,
en accumulant des données jusqu'à plus soif, sans
les traiter. Un appétit insatiable qui peut, sans que l'on
en prenne conscience, parfois être le déclencheur de
tragédies à grande échelle. Prudence, donc
: si le prochain message que vous recevez dans votre boîte
virtuelle comporte une pièce jointe intitulée "leela.exe",
pensez qu’elle a peut-être déjà fait le
tour du monde, pour le meilleur et pour le pire. Hari Kunzru, anciennement
rédacteur du célèbre magazine WIRED,
avoue son penchant immodéré pour les nouvelles technologies
et nulle surprise de trouver, au noeud de ce deuxième roman,
une épidémie artificielle dont la transmission, justement,
est en cause ; mêlés à cette thématique
centrale, on retrouve aussi des sujets chers aux auteurs vivant
l'entre-deux culturel, comme Chitra Banerjee
Divakaruni,
Zadie Smith ou encore Kamila
Shamsie, et Hari Kunzru interroge les notions d'intégration
et de rejet, le multi-culturalisme et le racisme sous toutes ses
formes —
un combat qui l'a amené à refuser le John Llewellyn-Rhys
Prize (prix littéraire parrainé par The Mail on
Sunday, dont les prises de position sur les réfugiés
et autres demandeurs d'asile sont généralement féroces)
attribué en 2002 à L'illusioniste.
On est loin de l'homme
caméléon du précédent roman et pourtant
le romancier montre là encore son habileté à
changer sans relâche les toiles de fond de son récit,
à nous malmener d'un continent à l'autre, de Bollywood
à Washington, de l'Écosse au Mexique, à promener
le lecteur le long d'existences manipulées par le hasard
ou le destin, tout en bâtissant une intrigue sans failles,
aux ressorts dramatiques efficaces. Remarquable.
Blandine
Longre
(avril 2005)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

http://www.penguin.co.uk
http://www.harikunzru.com/hari/
http://books.guardian.co.uk/news/articles/0,6109,1089901,00.html
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