Transmission
Hamish Hamilton / Penguin, 2004

Leela
traduit de l'anglais par Claude et Jean Demanuelli
10-18, 2007

 

 

De l'intime à l'épopée satirique, du réel au virtuel :
une fable visionnaire de la post-modernité.

On aurait pu craindre qu’après L'illusioniste, surprenant premier roman, l’auteur ait eu quelques difficultés à nous impressionner à nouveau... Hari Kunzru se pose bel et bien en talentueux romancier britannique qui, avec Transmission, satire féroce mais toujours savoureuse d’un monde voué au chaos cybernétique et humain, affirme sa maturité de conteur hors pair.

La trame narrative, d’une rare simplicité, permet surtout de manipuler à l'envi les personnages, de s’en servir comme des exempla sans volonté propre, soumis aux caprices de l'auteur qui, tout en les dépeignant avec vivacité et relief,
en fait des (anti-)héros pathétiques et inoubliables. C’est tout particulièrement le cas d’Arjun Mehta, victime d’un système économique sans pitié, qui voit son rêve américain irrémédiablement démantelé par d’invisibles forces néo-libérales dès qu’il pose le pied en Californie. La Silicon Valley devient, pour ce jeune informaticien fan de films bollywoodiens, le pire des cauchemars, quand il comprend quel tour lui a joué le recruteur indien ; il pensait pouvoir accéder à tout ce qu’incarnaient les Etats-Unis, quand il se retrouve sur « le banc de touche » d’une agence d’intérim sans scrupules (qui peut à tout moment le renvoyer à New Delhi), à attendre qu’un employeur potentiel veuille bien lui faire confiance, sachant cependant qu'il sera sous-payé et qu'une partie de son salaire reviendra à un intermédiaire (nous ne sommes pas loin de l'ancien phénomène des "indentured servants", ces esclaves temporaires venus d'Europe, qui travaillaient plusieurs années sur le sol américain tout neuf afin de rembourser leur voyage...).

La détresse du jeune homme est d’autant plus intense qu’il ne peut se résoudre à avouer cette déchéance à sa famille, eux qui reportaient toutes leurs grandes espérances sur ce fils studieux et honorable, et il s’enferre dans d'affligeants mensonges. Il sort brutalement de sa misérable condition d’esclave surqualifié quand Virugenix, maître planétaire du logiciel antivirus, lui offre un poste, certes modeste, mais auquel Arjun ne croyait plus. Là, il fait la connaissance de Chris, une jeune femme dont le franc-parler et le comportement déluré font naître des sentiments ambivalents chez Arjun, dont la modestie, la pudeur et la timidité sont aux antipodes du mode de vie de la jeunesse américaine. Chris le prend sous son aile, le soutient et le conseille, lui apprend à conduire et enfin le dépucelle… tout en pressentant que de cette amitié incongrue peuvent naître nombre d’inconvénients.

Parallèlement au parcours de ce jeune candide, ridicule malgré lui (pour lequel on ne peut s’empêcher d’éprouver une certaine compassion), on suit avec amusement les frasques et les déboires d'un personnage aux antipodes d'Arjun : un Londonien à la pointe de la modernité et du capitalisme, Guy Swift, dont la devise peut se résumer à « l'avenir arrive aujourd’hui » ; le but ultime de ce jeune "consultant" (terme galvaudé qui, on le sait, ne veut plus dire grand-chose) étant d'apporter au monde une vision "philosophique" de la publicité ; il brasse du vent et de l'argent virtuel, vit entre deux avions, achète l'amour ou la fidélité de son entourage, trouvant ses repères identitaires à l'aide de quelques slogans pathétiques qu'il concocte avec ferveur. Est-ce un hasard si l'auteur lui a donné le nom de Swift ? Hommage à peine déguisé au créateur d'un autre grand naïf, Gulliver ? Car l'ironie mordante dont Hari Kunzru fait preuve, sans relâche, confère à Transmission l'ampleur d'un imposant roman satirique, fable de la mondialisation et de l'évolution des moyens de communication entre humains.

Reste Leela, protagoniste involontaire d'un drame intime dont elle ignore tout et qui, brusquement, provoque une crise internationale. Rien ne destinait cette jeune star du cinéma indien (exploitée par son dragon de mère et par des producteurs lubriques) à se voir associée, dans l'esprit de millions de gens, à un fléau engendré par un pauvre petit émigré indien (lui aussi méprisé par ses employeurs esclavagistes). Mais Arjun le rêveur, lui, connaît Leela depuis bien longtemps : il a vu et revu son dernier film (Naughty Naughty, lovely, lovely… dont l'auteur nous livre un savoureux synopsis) — il y a lu une parabole de sa propre existence et de l'avenir radieux qui l’attend en Amérique ; l'image de l'actrice est punaisée au mur de sa chambre, accompagnée de celle de son partenaire à l'écran — qui joue pour Arjun le rôle d'un modèle sur lequel, il en est convaincu, sa vie va nécessairement se calquer.

Si l'on dépasse le degré zéro de la satire, Transmission se lit comme une réflexion approfondie sur la notion de limite, où le contraste mais aussi les interactions entre frontières politiques (férocement contrôlées) et frontières virtuelles (dont l'absence est flagrante) sont mis en évidence ; de même, l'auteur met en garde en rappelant, le plus souvent en filigrane, combien il peut être imprudent de confondre connaissance et information : on croit accéder à la première en possédant la seconde, on pense être en mesure de résoudre les difficultés inhérentes à la nature humaine, d'appréhender ce qui jusqu'alors nous était inconnu, en accumulant des données jusqu'à plus soif, sans les traiter. Un appétit insatiable qui peut, sans que l'on en prenne conscience, parfois être le déclencheur de tragédies à grande échelle. Prudence, donc : si le prochain message que vous recevez dans votre boîte virtuelle comporte une pièce jointe intitulée "leela.exe", pensez qu’elle a peut-être déjà fait le tour du monde, pour le meilleur et pour le pire. Hari Kunzru, anciennement rédacteur du célèbre magazine WIRED, avoue son penchant immodéré pour les nouvelles technologies et nulle surprise de trouver, au noeud de ce deuxième roman, une épidémie artificielle dont la transmission, justement, est en cause ; mêlés à cette thématique centrale, on retrouve aussi des sujets chers aux auteurs vivant l'entre-deux culturel, comme Chitra Banerjee Divakaruni
, Zadie Smith ou encore Kamila Shamsie, et Hari Kunzru interroge les notions d'intégration et de rejet, le multi-culturalisme et le racisme sous toutes ses formes — un combat qui l'a amené à refuser le John Llewellyn-Rhys Prize (prix littéraire parrainé par The Mail on Sunday, dont les prises de position sur les réfugiés et autres demandeurs d'asile sont généralement féroces) attribué en 2002 à L'illusioniste.
On est loin de l'
homme caméléon du précédent roman et pourtant le romancier montre là encore son habileté à changer sans relâche les toiles de fond de son récit, à nous malmener d'un continent à l'autre, de Bollywood à Washington, de l'Écosse au Mexique, à promener le lecteur le long d'existences manipulées par le hasard ou le destin, tout en bâtissant une intrigue sans failles, aux ressorts dramatiques efficaces. Remarquable.

Blandine Longre
(avril 2005)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

 

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