The Impressionist
Hamish Hamilton / Penguin, avril 2002

L'illusioniste

Plon, 21 août 2003

 

Le garçon caméléon

The impressionist est un premier roman attendu, et pour cause : foisonnant et exotique, drôle et exubérant, poétiquement admirable, il nous entraîne dans le sillage d'un jeune homme aux multiples facettes, Pran Nath. Dans la lignée des grands "bildungsroman" ou roman d'éducation, The Impressionist s'attache à retracer le cheminement épique et hallucinant de ce jeune garçon, Indien par sa mère et Anglais par son père, destiné à parcourir trois continents et à subir d'incroyables réincarnations, d'où il sortira grandi et autre.
Conçu en 1903 durant une inondation, Pran Nath est le fruit des étreintes torrides (et naturellement illicites) d'un Britannique en vacances (qui trouve la mort dans la crue des eaux quelques heures plus tard) et d'une jeune indienne révoltée (et opiomane), en route vers un époux qu'elle n'a pas choisie ; elle meurt neuf mois plus tard, dans la maison de son nouveau mari, en donnant la vie à ce fils à la peau d'un éclat marmoréen ... une exception qui surprend d'abord mais que tous considèrent ensuite comme une marque de noblesse, une blancheur qui fait la fierté de la maison du Pandit Amar Nath Razdan, le "père" de Pran Nath, un avocat très respecté de la ville d'Agra.
Durant quinze années, le garçon mène une existence paradisiaque : seul héritier, il est adulé, choyé, et secrètement haï par tous les serviteurs pour son arrogance et sa méchanceté ; une épidémie frappe alors la ville et son père : sa véritable identité est révélée (par une servante vengeresse) et on le chasse de la maison ancestrale ; il erre dans les rues, cherchant refuge et nourriture auprès d'un vieux mendiant auquel il avait jusqu'alors joué des tours pendables ; c'est ce vieil homme un peu fou qui lui déclare avec clairvoyance : "Tu devrais remercier Dieu, il t'offre une grande chance..." Une chance pour se racheter une conduite ? Pour partir en quête de sa véritable identité, sur les traces d'un père dont il a tout juste appris l'existence ? Il y a plus urgent : survivre. Se croyant sauvé, il atterrit dans un bordel où il est séquestré, puis vendu à deux eunuques qui le renomment Rukhsana : il appartient désormais au Nawab de Fatehpur, un royaume fantoche, indirectement gouverné par les Britanniques, et où il est mêlé malgré lui à de saugrenues batailles de succession... Après de multiples aventures rocambolesques et de bien sordides complots, il parvient à s'échapper...
Ce n'est que le début... car là, de nouvelles métamorphoses attendent le garçon-caméléon, qui comprend peu à peu que sa peau laiteuse est aussi un atout de taille dans ce pays ravagé par l'émiettement de l'Empire et l'émergence d'une lutte indépendantiste... A Bombay, il est recueilli par un couple d'originaux, des missionnaires qui se consolent avec lui de la mort de leurs fils dans les tranchées européennes. Là, il se forge peu à peu deux identités : Robert / Chandra le jour, un garçon studieux, serviable et accommodant et Pretty Bobby le soir, déambulant dans les rues des quartiers rouges, apprenant à s'y rendre indispensable, parvenant même à s'infiltrer dans des cercles réservés aux hommes blancs, qu'il ne cesse d'admirer, puis de singer. Un soir, l'occasion formidable d'une nouvelle transformation s'impose à lui : il ne sait s'il doit la saisir, s'il lui faut transgresser encore une fois les barrières sociales, raciales et hiérarchiques ; il sait cette réincarnation radicale, et qu'il est sur le point de franchir un seuil interdit...

Créature protéiforme, Pran Nath est semblable à l'orchidée qui "peut prendre plusieurs formes, sembler être plusieurs choses en même temps (...) d'autres [orchidées] peuvent être particulièrement trompeuses"... Sa "duplicité" physique et les différents "accessoires" qu'il adopte (vêtements et tenues adaptées au lieu et aux coutumes) forgent les "impressions" des autres protagonistes, et permettent à Pran Nath/Rukhsana/Pretty Bobby (etc.) de se réinventer sous leurs yeux en toute liberté, d'abord malgré lui, puis volontairement. Mais surtout, chaque transformation est prétexte à plonger le lecteur dans de nouvelles atmosphères, des microcosmes où priment la hiérarchie, la notion de caste et des rituels sociaux particuliers : le royaume décadent de Fatehpur, où les pseudo conflits politiques sont décrits de manière admirablement sarcastique, où indiens comme anglais sont ridiculisés ; des scènes de massacres et de répression, alors que la réalité de la colonisation apparaît dans toute son horreur ; puis l'Angleterre bien-pensante, le terrain glissant et parsemé de brimades des Public Schools ; Oxford, où les "Esthètes" s'opposent aux "Athlètes" ; un Paris cosmopolite et enfin, les terres africaines, arides, où le soleil et les peaux sombres plongent le héros dans de lointains souvenirs coloniaux, qu'il aurait préféré bannir de sa mémoire.

De la même façon, chaque lieu est l'occasion de présenter dans le détail des personnages emblématiques d'un Empire déliquescent, pétri d'hypocrisie, qui se bat au nom d'une morale perverse : entre autres, Amar Nath Razdan, le "père" de Pran Nath, obsédé par l'hygiène, le Major Privett-Clamp, un commandant anglais qui aime la chasse et les jeunes garçons mais qui s'offusque devant un film érotique, Le révérend Macfarlane, un prédicateur, polygéniste convaincu, passionné de phrénologie, ou encore un notaire londonien, Samuel Spavin, qui voit en Pran Nath un autre jeune Philip Pirrip, tout droit sorti des Grandes espérances de Dickens... Peu de personnages sortent du lot et l'auteur a la ferme intention de n'en épargner aucun, allant même jusqu'à tourner en ridicule la courageuse Elspeth (qui soit, se rallie à la cause des indépendantistes indiens, mais dont la naïveté touchante est aussi une faute irréparable) ou un célèbre ethnologue (accablé de manies et de préjugés) et sa fille (quintessence même de la jeune rose anglaise, qui finit par aimer un homme pour sa peau noire...).

The Impressionist est une évocation à la fois rigoureuse et fantaisiste de l'Angleterre impérialiste, une peinture nimbée d'une ironie omniprésente, un récit peuplé d'êtres risibles, soumis à des conventions sociales oppressantes. Dans le même temps, le roman tout entier est sous-tendu par une quête identitaire primordiale, et par la question qui obsède le héros : que signifie "être Anglais" ? et Indien ? Et blanc ou noir ? On repense aux questions abordées elles aussi par le biais de l'humour dans White Teeth de Zadie Smith, autre jeune écrivain qui conjugue plusieurs cultures. Pour son auteur, The Impressionist est une "comédie noire" qui porte sur les notions de race et d'identité : lui-même né d'un père Indien et d'une mère anglaise, Hari Kunzru explique comment sa double origine a toujours été pour lui une énigme multiculturelle : les aventures de Pran Nath s'apparentent à certaines de ses propres expériences, alors que plus jeune, il tentait d'accepter cet entre-deux identitaire.

Pran Nath, lors de son séjour anglais, se découvre des talents d'ethnologue amateur, ne cessant de prendre des notes dans un carnet, passant en revue chacun des codes sociaux de la société qu'il découvre : les règles du cricket, le respect pour les pelouses, la façon de boire son thé... il tente ainsi, obsessionnellement, de se conformer à une étiquette sociale et à l'image parfaite, presque irréelle de l'Anglais per se, s'acharnant à recréer en lui la véritable "essence" britannique qu'il veut s'approprier à tout prix. Une obsession qui le laissera nu, privé de toute identité véritable, ou bien, comme l'interprètent les membres de la tribu africaine Fotse (totalement imaginaire) qui le recueillent et semblent reconnaître en lui l'un des leurs, il est tant imprégné de culture étrangère, que son corps s'est laissé contaminer, envoûter par "un esprit européen"... Même si le raisonnement des Fotse est naïf, il s'approche néanmoins d'une certaine vérité... Mais Pran Nath ne serait-il en réalité qu'un esprit vide, vierge, où pourraient se graver de multiples "impressions", des personnages nouveaux qui laisseraient des traces sur son esprit ?
Par ce récit hors-normes (qui évoque par bien des points Kim de Rudyard Kipling, en témoigne la citation extraite de ce roman et mise en exergue) mais aussi par ses qualités et ses revirements narratifs, sa vision de l'histoire coloniale, la complexité de ses réseaux métaphoriques et symboliques qui se font constamment écho, par cette distanciation ironique, l'inventivité et l'imprévisibilité qui s'en dégagent, ce roman mérite de figurer sur la liste des grands débuts inoubliables.

B. Longre
(avril 2002)

Né à Londres en 1969, Hari Kunzru est un journaliste indépendant ; ancien rédacteur à Wired, il écrit pour un grand nombre de publications (dont The Guardian, The Daily Telegraph, The Economist, Wired, London Review of Books, The Observer...). The Impressionist est son premier roman.

du même : Transmission (Hamish Hamilton / Penguin, 2004)

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