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Le
garçon caméléon
The impressionist
est un premier roman attendu, et pour cause : foisonnant et exotique,
drôle et exubérant, poétiquement admirable,
il nous entraîne dans le sillage d'un jeune homme aux multiples
facettes, Pran Nath. Dans la lignée des grands "bildungsroman"
ou roman d'éducation, The Impressionist s'attache
à retracer le cheminement épique et hallucinant de
ce jeune garçon, Indien par sa mère et Anglais par
son père, destiné à parcourir trois continents
et à subir d'incroyables réincarnations, d'où
il sortira grandi et autre.
Conçu en 1903 durant une inondation, Pran Nath est le fruit
des étreintes torrides (et naturellement illicites) d'un
Britannique en vacances (qui trouve la mort dans la crue des eaux
quelques heures plus tard) et d'une jeune indienne révoltée
(et opiomane), en route vers un époux qu'elle n'a pas choisie
; elle meurt neuf mois plus tard, dans la maison de son nouveau
mari, en donnant la vie à ce fils à la peau d'un éclat
marmoréen ... une exception qui surprend d'abord mais que
tous considèrent ensuite comme une marque de noblesse, une
blancheur qui fait la fierté de la maison du Pandit Amar
Nath Razdan, le "père" de Pran Nath, un avocat
très respecté de la ville d'Agra.
Durant quinze années, le garçon mène une existence
paradisiaque : seul héritier, il est adulé, choyé,
et secrètement haï par tous les serviteurs pour son
arrogance et sa méchanceté ; une épidémie
frappe alors la ville et son père : sa véritable identité
est révélée (par une servante vengeresse) et
on le chasse de la maison ancestrale ; il erre dans les rues, cherchant
refuge et nourriture auprès d'un vieux mendiant auquel il
avait jusqu'alors joué des tours pendables ; c'est ce vieil
homme un peu fou qui lui déclare avec clairvoyance : "Tu
devrais remercier Dieu, il t'offre une grande chance..."
Une chance pour se racheter une conduite ? Pour partir en quête
de sa véritable identité, sur les traces d'un père
dont il a tout juste appris l'existence ? Il y a plus urgent : survivre.
Se croyant sauvé, il atterrit dans un bordel où il
est séquestré, puis vendu à deux eunuques qui
le renomment Rukhsana : il appartient désormais au Nawab
de Fatehpur, un royaume fantoche, indirectement gouverné
par les Britanniques, et où il est mêlé malgré
lui à de saugrenues batailles de succession... Après
de multiples aventures rocambolesques et de bien sordides complots,
il parvient à s'échapper...
Ce n'est que le début... car là, de nouvelles métamorphoses
attendent le garçon-caméléon, qui comprend
peu à peu que sa peau laiteuse est aussi un atout de taille
dans ce pays ravagé par l'émiettement de l'Empire
et l'émergence d'une lutte indépendantiste... A Bombay,
il est recueilli par un couple d'originaux, des missionnaires qui
se consolent avec lui de la mort de leurs fils dans les tranchées
européennes. Là, il se forge peu à peu deux
identités : Robert / Chandra le jour, un garçon studieux,
serviable et accommodant et Pretty Bobby le soir, déambulant
dans les rues des quartiers rouges, apprenant à s'y rendre
indispensable, parvenant même à s'infiltrer dans des
cercles réservés aux hommes blancs, qu'il ne cesse
d'admirer, puis de singer. Un soir, l'occasion formidable d'une
nouvelle transformation s'impose à lui : il ne sait s'il
doit la saisir, s'il lui faut transgresser encore une fois les barrières
sociales, raciales et hiérarchiques ; il sait cette réincarnation
radicale, et qu'il est sur le point de franchir un seuil interdit...
Créature
protéiforme, Pran Nath est semblable à l'orchidée
qui "peut prendre plusieurs formes, sembler être plusieurs
choses en même temps (...) d'autres [orchidées]
peuvent être particulièrement trompeuses"...
Sa "duplicité" physique et les différents
"accessoires" qu'il adopte (vêtements et tenues
adaptées au lieu et aux coutumes) forgent les "impressions"
des autres protagonistes, et permettent à Pran Nath/Rukhsana/Pretty
Bobby (etc.) de se réinventer sous leurs yeux en toute liberté,
d'abord malgré lui, puis volontairement. Mais surtout, chaque
transformation est prétexte à plonger le lecteur dans
de nouvelles atmosphères, des microcosmes où priment
la hiérarchie, la notion de caste et des rituels sociaux
particuliers : le royaume décadent de Fatehpur, où
les pseudo conflits politiques sont décrits de manière
admirablement sarcastique, où indiens comme anglais sont
ridiculisés ; des scènes de massacres et de répression,
alors que la réalité de la colonisation apparaît
dans toute son horreur ; puis l'Angleterre bien-pensante, le terrain
glissant et parsemé de brimades des Public Schools ; Oxford,
où les "Esthètes" s'opposent aux "Athlètes"
; un Paris cosmopolite et enfin, les terres africaines, arides,
où le soleil et les peaux sombres plongent le héros
dans de lointains souvenirs coloniaux, qu'il aurait préféré
bannir de sa mémoire.
De la même façon, chaque lieu est l'occasion de présenter
dans le détail des personnages emblématiques d'un
Empire déliquescent, pétri d'hypocrisie, qui se bat
au nom d'une morale perverse : entre autres, Amar Nath Razdan, le
"père" de Pran Nath, obsédé par l'hygiène,
le Major Privett-Clamp, un commandant anglais qui aime la chasse
et les jeunes garçons mais qui s'offusque devant un film
érotique, Le révérend Macfarlane, un prédicateur,
polygéniste convaincu, passionné de phrénologie,
ou encore un notaire londonien, Samuel Spavin, qui voit en Pran
Nath un autre jeune Philip Pirrip, tout droit sorti des Grandes
espérances de Dickens... Peu de personnages sortent du
lot et l'auteur a la ferme intention de n'en épargner aucun,
allant même jusqu'à tourner en ridicule la courageuse
Elspeth (qui soit, se rallie à la cause des indépendantistes
indiens, mais dont la naïveté touchante est aussi une
faute irréparable) ou un célèbre ethnologue
(accablé de manies et de préjugés) et sa fille
(quintessence même de la jeune rose anglaise, qui finit par
aimer un homme pour sa peau noire...).
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The
Impressionist est une évocation à la fois
rigoureuse et fantaisiste de l'Angleterre impérialiste,
une peinture nimbée d'une ironie omniprésente,
un récit peuplé d'êtres risibles, soumis
à des conventions sociales oppressantes. Dans le même
temps, le roman tout entier est sous-tendu par une quête
identitaire primordiale, et par la question qui obsède
le héros : que signifie "être Anglais"
? et Indien ? Et blanc ou noir ? On repense aux questions abordées
elles aussi par le biais de l'humour dans White Teeth
de Zadie Smith, autre
jeune écrivain qui conjugue plusieurs cultures. Pour
son auteur, The Impressionist est une "comédie
noire" qui porte sur les notions de race et d'identité
: lui-même né d'un père Indien et d'une
mère anglaise, Hari Kunzru explique comment sa double
origine a toujours été pour lui une énigme
multiculturelle : les aventures de Pran Nath s'apparentent à
certaines de ses propres expériences, alors que plus
jeune, il tentait d'accepter cet entre-deux identitaire. |
Pran Nath, lors
de son séjour anglais, se découvre des talents d'ethnologue
amateur, ne cessant de prendre des notes dans un carnet, passant
en revue chacun des codes sociaux de la société qu'il
découvre : les règles du cricket, le respect pour
les pelouses, la façon de boire son thé... il tente
ainsi, obsessionnellement, de se conformer à une étiquette
sociale et à l'image parfaite, presque irréelle de
l'Anglais per se, s'acharnant à recréer en
lui la véritable "essence" britannique qu'il veut
s'approprier à tout prix. Une obsession qui le laissera nu,
privé de toute identité véritable, ou bien,
comme l'interprètent les membres de la tribu africaine Fotse
(totalement imaginaire) qui le recueillent et semblent reconnaître
en lui l'un des leurs, il est tant imprégné de culture
étrangère, que son corps s'est laissé contaminer,
envoûter par "un esprit européen"...
Même si le raisonnement des Fotse est naïf, il s'approche
néanmoins d'une certaine vérité... Mais Pran
Nath ne serait-il en réalité qu'un esprit vide, vierge,
où pourraient se graver de multiples "impressions",
des personnages nouveaux qui laisseraient des traces sur son esprit
?
Par ce récit hors-normes (qui évoque par bien des
points Kim de Rudyard Kipling, en témoigne
la citation extraite de ce roman et mise en exergue) mais aussi
par ses qualités et ses revirements narratifs, sa vision
de l'histoire coloniale, la complexité de ses réseaux
métaphoriques et symboliques qui se font constamment écho,
par cette distanciation ironique, l'inventivité et l'imprévisibilité
qui s'en dégagent, ce roman mérite de figurer sur
la liste des grands débuts inoubliables.
B.
Longre
(avril 2002)
Né
à Londres en 1969, Hari Kunzru est un journaliste
indépendant ; ancien rédacteur à Wired, il
écrit pour un grand nombre de publications (dont The Guardian,
The Daily Telegraph, The Economist, Wired, London Review of Books,
The Observer...). The Impressionist est son premier
roman.

du même
: Transmission (Hamish
Hamilton / Penguin, 2004)
http://www.penguin.co.uk
http://www.harikunzru.com/
http://www.wired.com/
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