Une taupe fait son chemin
La Joie de lire, 2003

 

Une solitude préservée de génération en génération

Depuis qu’Hanna Johansen écrit pour les enfants, ses héros sont le plus souvent des animaux familiers : dans Le Hibou et le canard et Il était une fois deux oursons en 1990, puis La petite oie qui n’allait pas assez vite en 1993 et La poule qui voulait pondre des œufs en or en 1999, l’auteur collabore avec l’illustratrice Käthi Bhend.
Quand Lulu se réveille en 2001, illustré par Rotraut Berner, met en scène une petite fille. Avec Une taupe fait son chemin, Hanna Johansen nous fait suivre à nouveau un petit animal, celui-ci plutôt méconnu des enfants, et nous offre un conte sans images qui frôle le documentaire.

Une taupe doit manger à sa faim, avoir beaucoup d’amis, et les amis ce sont tous ceux qu’elle peut manger. Elle doit avoir une chambre confortable, bien obscure, à l’abri des courants d’air.
Il faut prévoir de nombreuses issues de secours, à cause des ennemis, et les ennemis ce sont tous ceux qui veulent manger la taupe. Il faut savoir mordre et griffer pour les chasser. C’est beaucoup de travail de rechercher des amis, d’entretenir sa maison et de combattre les ennemis : voilà ce que comprend la petite taupe avec sa maman.
Celle-ci, grâce à son instinct maternel assure à ses petits le gîte et le couvert, elle les protège contre les intrus. Mais arrive le jour où elle ne peut plus subvenir aux besoins de ses petits et aux siens propres, le jour où elle n’a même plus le confort de sa propre chambre tellement les enfants ont grossi. Et « une vraie taupe ne tient pas à s’embarrasser d’une famille plus longtemps que nécessaire » !
Alors il faut bien que la petite taupe et ses frères s’en aillent à la découverte du monde extérieur, mais chacun de son côté parce qu’« être seul, il n’y a rien de plus beau ».

La petite taupe, la dernière de la fratrie, elle qui a bien appris à batailler dans le nid pour avoir sa part de nourriture, va donc faire son chemin, en quête d’une bonne terre à creuser. C’est une vraie taupe, elle veut vivre seule, construire son territoire et avoir « sa » chambre bien à elle : «chambre à soi, bonheur à soi» lui a dit sa maman.
Le chemin est long, difficile. Commence une vie de labeur incessant pour cette jeune taupe femelle, toujours creuser, toujours améliorer, toujours se méfier, toujours chercher à manger, même en hiver quand il faut suivre les vers encore plus profondément dans la terre… C’est une vie nécessairement solitaire.
Pourtant un jour, au printemps revenu, elle accepte «puisqu’il le faut », et juste cinq minutes, la visite d’une autre taupe pour un combat qui sera un rapide jeu d’amour. Elle devient maman et transmet à son tour les principes de nourriture, de confort et de solitude.

Le chemin de cette petite taupe nous est agréablement conté : le texte est une voix qui rend l’aventure réelle et proche. La petite taupe, « notre taupe », comme l’appelle Hanna Johansen, devient familière, nous partageons ses émotions, nous aimons la suivre dans son initiation et ses progrès. Elle n’a pas de nom, elle est une taupe parmi d’autres, sa quête est la même que celle de ses congénères : pour vivre bien, il faut être seul et préserver sa solitude. Nous plaignons la petite taupe d’avoir une vision si rétrécie du monde, mais nous regarderons peut-être d’une autre manière les êtres de son espèce…


 

Le récit d’Hanna Johansen, si fidèle dans les informations et si bien joliment tourné, prend forme seulement dans notre imagination. En effet, l’histoire est ponctuée de comptines qui sont autant de fantaisies sur le chemin car «Longue est la route» ; mais il n’y a pas du tout d’illustrations et pourtant on éprouve un grand besoin d’images. Quelques dessins auraient pu reposer de temps à autre le regard du jeune lecteur.
Hanna Johansen a travaillé en solitaire, cette fois, comme son héroïne !
La recherche de la solitude ne doit pas être perçue comme un modèle, il faudra parler avec les jeunes lecteurs d’autres comportements animaux qui peuvent privilégier la famille, ou le groupe… en voilà de bonnes discussions en perspective avec nos enfants !

Martine Falgayrac
(novembre 2003)

http://www.lajoiedelire.ch

http://www.ricochet-jeunes.org/auteur.asp?name=Johansen&surname=Hanna

http://www.ricochet-jeunes.org/illus.asp?name=Bhend-Zaug&surname=Käthi

http://autoren.nagel-kimche.de/autor_k.asp?ID=74