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Brouillages
narratifs et mystérieuse disparition en Haute Galilée
Daniel,
directeur d'une réserve naturelle en Haute Galilée,
est troublé : Ruti n'est pas arrivée ce matin-là.
Ruti, la guide soldate qui assiste habituellement Daniel dans ses
travaux de thésard (il prépare, depuis des années,
une étude biologique portant sur la symbiose entre les guêpes
et les figues) ; Ruti, qui s'occupe aussi de Tomer, le fils de Daniel,
âgé de cinq ans, et qui, occasionnellement, sert de
maîtresse à Daniel... Elle n'est pas venue travailler
et cette absence ne lui ressemble pas. C'est cet événement,
en soi infime, qui déclenche un processus de désintégration
psychique, révélant peu à peu les pensées
obsessionnelles, les étranges penchants et l'instabilité
chronique du narrateur. Il apparaît au monde extérieur
comme un homme responsable, dominateur et, en tant que colonel de
réserve dans l'armée israélienne, il entretient
de bonnes relations avec Shimon, le commandant de la base militaire
située sur la réserve.
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D'autres
aussi lui font confiance : son épouse Orna, une belle
femme froide et énigmatique, professeur de dessin, sa
voisine Héni (l'une de ses anciennes maîtresses),
qui travaille aussi sur la réserve — quoique son
époux Yacov ne paraisse pas ressentir la même admiration
pour Daniel. Derrière cette carapace soigneusement entretenue,
c'est un autre Daniel qui se dévoile, dans un long monologue
intérieur relatant, dans un style haché, les événements
de cette unique journée ; un récit entrecoupé
de pensées intimes, savamment décortiquées.
Non seulement Ruti l'obsède, mais son absence semble
aussi étroitement liée à un drame survenu
un an plus tôt dans la réserve, quand un jeune
étudiant américain avait disparu au fond d'un
gouffre, une fin tragique que certains employés de la
réserve se sont mis en tête de se remémorer
à leur façon, en ce jour anniversaire. |
Les
pensées se bousculent dans l'esprit de Daniel, s'entrechoquent
et perturbent la narration : le récit se fait éclaté,
parfois décousu, à l'image du comportement du narrateur,
de plus en plus incohérent ; la prose chargée en devient
oppressante, les glissements temporels et narratifs s'accélèrent
tandis que les recherches s'organisent (car Ruti a bel et bien disparu)
et que Daniel ressasse les mêmes événements,
ne cessant de retracer ses pas entre sa maison, son bureau, la base
militaire et le gouffre : une dangereuse doline, un endroit effrayant
mais aussi chargé de réminiscences — lieu des
fréquentes entrevues sexuelles de Daniel et de sa jeune maîtresse
—, lieu où tout semble converger. Ainsi, l'image presque
parfaite du mâle confiant que Daniel nous renvoie se fissure,
lui qui ne rêve que de symbiose et d'unicité... Son
étrange rejet de la pénétration ("Comment
peut-on aimer être pénétré ? La pénétration
n'est-elle pas le privilège de l'homme? Je ne peux concevoir
cet acte contre nature. C'est pour moi l'horreur absolue. Un véritable
cauchemar." pense-t-il alors qu'une petite épine
vient de s'enfoncer dans son doigt), son acharnement inexplicable
contre la dernière passion de son fils (la danse...), son
goût prononcé pour tout ce qui est "naturel",
ses relations tendues avec sa mère, qu'il n'a pas vue depuis
des mois, ou encore ses obsessions olfactives ("Je perçois
alors sa respiration toute proche et une odeur âcre que son
parfum ne parvient pas à couvrir. Cette odeur forte, épouvantable,
qu'ont souvent les vieilles femmes après la ménopause
quand elles ont perdu toute sexualité", ainsi décrit-il
Mme Goldman, la mère du jeune étudiant disparu dans
le gouffre). Ce
n'est que lorsqu'il déambule en solitaire dans sa réserve
qu'il parvient à retrouver sa sérénité
: "Elle [la nature] est pour moi comme une femme."
Des indices inattendus, disséminés ici et là,
instillent le doute et font tomber le fragile édifice qu'est
Daniel. Dans cet étrange roman, salué par la critique
en Israël, l'auteur se joue de nos attentes et décrit
avec talent la déliquescence d'une conscience à la
limite de la schizophrénie : un roman profondément
troublant, à l'atmosphère malsaine mais inoubliable.
Blandine
Longre
(août 2003)

Gallimard
http://www.gallimard.fr
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