Symbiose
traduit de l'hébreu par Katherine Werchowski
Gallimard, 2003

 

Brouillages narratifs et mystérieuse disparition en Haute Galilée

Daniel, directeur d'une réserve naturelle en Haute Galilée, est troublé : Ruti n'est pas arrivée ce matin-là. Ruti, la guide soldate qui assiste habituellement Daniel dans ses travaux de thésard (il prépare, depuis des années, une étude biologique portant sur la symbiose entre les guêpes et les figues) ; Ruti, qui s'occupe aussi de Tomer, le fils de Daniel, âgé de cinq ans, et qui, occasionnellement, sert de maîtresse à Daniel... Elle n'est pas venue travailler et cette absence ne lui ressemble pas. C'est cet événement, en soi infime, qui déclenche un processus de désintégration psychique, révélant peu à peu les pensées obsessionnelles, les étranges penchants et l'instabilité chronique du narrateur. Il apparaît au monde extérieur comme un homme responsable, dominateur et, en tant que colonel de réserve dans l'armée israélienne, il entretient de bonnes relations avec Shimon, le commandant de la base militaire située sur la réserve.

D'autres aussi lui font confiance : son épouse Orna, une belle femme froide et énigmatique, professeur de dessin, sa voisine Héni (l'une de ses anciennes maîtresses), qui travaille aussi sur la réserve — quoique son époux Yacov ne paraisse pas ressentir la même admiration pour Daniel. Derrière cette carapace soigneusement entretenue, c'est un autre Daniel qui se dévoile, dans un long monologue intérieur relatant, dans un style haché, les événements de cette unique journée ; un récit entrecoupé de pensées intimes, savamment décortiquées. Non seulement Ruti l'obsède, mais son absence semble aussi étroitement liée à un drame survenu un an plus tôt dans la réserve, quand un jeune étudiant américain avait disparu au fond d'un gouffre, une fin tragique que certains employés de la réserve se sont mis en tête de se remémorer à leur façon, en ce jour anniversaire.

Les pensées se bousculent dans l'esprit de Daniel, s'entrechoquent et perturbent la narration : le récit se fait éclaté, parfois décousu, à l'image du comportement du narrateur, de plus en plus incohérent ; la prose chargée en devient oppressante, les glissements temporels et narratifs s'accélèrent tandis que les recherches s'organisent (car Ruti a bel et bien disparu) et que Daniel ressasse les mêmes événements, ne cessant de retracer ses pas entre sa maison, son bureau, la base militaire et le gouffre : une dangereuse doline, un endroit effrayant mais aussi chargé de réminiscences — lieu des fréquentes entrevues sexuelles de Daniel et de sa jeune maîtresse —, lieu où tout semble converger. Ainsi, l'image presque parfaite du mâle confiant que Daniel nous renvoie se fissure, lui qui ne rêve que de symbiose et d'unicité... Son étrange rejet de la pénétration ("Comment peut-on aimer être pénétré ? La pénétration n'est-elle pas le privilège de l'homme? Je ne peux concevoir cet acte contre nature. C'est pour moi l'horreur absolue. Un véritable cauchemar." pense-t-il alors qu'une petite épine vient de s'enfoncer dans son doigt), son acharnement inexplicable contre la dernière passion de son fils (la danse...), son goût prononcé pour tout ce qui est "naturel", ses relations tendues avec sa mère, qu'il n'a pas vue depuis des mois, ou encore ses obsessions olfactives ("Je perçois alors sa respiration toute proche et une odeur âcre que son parfum ne parvient pas à couvrir. Cette odeur forte, épouvantable, qu'ont souvent les vieilles femmes après la ménopause quand elles ont perdu toute sexualité", ainsi décrit-il Mme Goldman, la mère du jeune étudiant disparu dans le gouffre). Ce n'est que lorsqu'il déambule en solitaire dans sa réserve qu'il parvient à retrouver sa sérénité : "Elle [la nature] est pour moi comme une femme."
Des indices inattendus, disséminés ici et là, instillent le doute et font tomber le fragile édifice qu'est Daniel. Dans cet étrange roman, salué par la critique en Israël, l'auteur se joue de nos attentes et décrit avec talent la déliquescence d'une conscience à la limite de la schizophrénie : un roman profondément troublant, à l'atmosphère malsaine mais inoubliable.

Blandine Longre
(août 2003)

Gallimard
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