L’art
de l’aiguille
Lauréate
du Commonwealth prize for a first novel avec Haweswater,
publié en 2002,
Sarah Hall avait séduit de nombreux critiques, impressionnés
par la maturité artistique et le talent éclatant de
cette jeune britannique, née en 1974. Deux ans plus tard,
The Electric Michelangelo provoque à
nouveau l’enthousiasme (sélectionné pour les
prestigieux Booker Prize et Orange Prize for Fiction)
confirmant la stature littéraire de son auteure.
Cy Parks, le
Michel-Ange du titre, voit le jour à Morecambe, petite station
balnéaire du nord-ouest de l’Angleterre au début
du vingtième siècle. Orphelin de père, il est
élevé par sa mère, Reeda, qui tient un hôtel
fort particulier puisqu’elle y accueille en priorité
des tuberculeux en fin de vie. Le sang que le petit garçon
transporte dans des bassines est celui de malades dont Reeda adoucit
la mort par sa présence réconfortante mais Cy comprend
vite la provenance d’un autre sang, résultat d’activités
menées nuitamment dans le plus grand secret. Cette fois symbole
de vies avortées. Cette
proximité avec la douleur et la souffrance explique sans
doute la fascination de Cy pour les blessures de la chair et de
l’âme. Lorsqu’il rencontre Riley, un tatoueur
renommé, quelques années plus tard, Cy se sent prédestiné
au même avenir.
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La
relation qui se noue entre le maître et l’apprenti
se révèle riche et complexe. Personnage noir
et dur, intransigeant également, Riley prend en charge
l’éducation de Cy lorsque Reeda meurt, terrassée
par un cancer foudroyant. Cy, quant à lui veille sur
ce père de substitution qui noie son génie dans
l’alcool.
Au
fil du temps, la véritable signification de son art
lui apparaît peu à peu. Plus proche d’un
thérapeute que d’un dentellier mécanique,
le tatoueur est avant tout un scribe qui saisit l’essence
d’une personne au travers de ses expériences
heureuses ou malheureuses, avouées ou devinées,
puis la retranscrit sur sa peau. Point de refuge métaphorique
dans cette création possible uniquement si l’encre
se mêle au sang. |
Après
le suicide de Riley, Cy s’embarque pour les Etats-Unis et
jette l’ancre à Coney Island, cousine éloignée
et décadente de sa ville natale. Dans une atmosphère
de carnaval obscène, au milieu des phénomènes
de foire et des montagnes russes, il loue une petite baraque et
devient The Electric Michelangelo. Autour
de lui évoluent des marginaux qui vivotent de leur difformités
naturelles ou parfois fabriquées. Dans cette galerie de personnages
aux histoires incroyables, une femme se détache, nimbée
de mystère. Grace
semble avoir fui les dangers que lui faisait courir sa judéité
dans l’Europe nazie de la fin des années 1930 et a
rejoint Coney Island où elle travaille comme cavalière
et funambule. Farouchement indépendante, elle revendique
sa liberté de femme qui dispose d’elle-même comme
elle l’entend. Souhaitant transformer son corps en objet d’attraction
afin d’en vendre la vision, elle demande à Cy de le
tatouer du même motif répété –un
œil vert bordé de noir. Les seize séances de
tatouage au cours desquelles Grace offre son corps à Cy sont
une merveille d’érotisme et une captivante exploration
du désir amoureux.
Victime d’un déséquilibré,
religieux fanatique qui l’asperge d’acide pour nettoyer
l’insupportable provocation, Grace survit par miracle et donne
à Cy quelques mois plus tard la plus belle preuve d’amour
et de confiance, lui dévoilant son corps mutilé, avant
de disparaître définitivement. Quelle sera la réaction
de Cy ?
Sarah Hall laisse
son lecteur libre d’interpréter à sa guise la
fin de ce roman profondément original et surtout brillamment
écrit. Le choix de Dylan Thomas pour l’épigraphe
n’est pas
innocent. La langue anglaise devient un instrument dont la romancière
tire des accords magistraux. De son propre aveu, elle voulait créer
avec The Electric Michelangelo «
une sorte d’hybride entre la poésie et la prose
». Les croisements donnent parfois des résultats
surprenants mais on le sait « le Beau est toujours bizarre.
»
Florence
Cottin
(février 2005)
Florence
Cottin,
titulaire d'une maîtrise de littérature américaine
à Paris III, professeur certifié, enseigne l'anglais
depuis 15 ans. Elle collabore également à parutions.com,
toujours dans son domaine de prédilection - les auteurs anglophones.

http://www.faber.co.uk
http://www.christianbourgois-editeur.fr/ficheauteur.asp?num=378
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