«
kare-kusa no hito omou toki konjiki ni »
«
Quand je pense à mon amour
les herbes jaunies
paraissent d’or. »
(Masajo
Suzuli, 1906-2003)
Même
sans forcément maîtriser ses règles exactes
de composition (hormis peut-être le rythme syllabique en
5-7-5) nous connaissons tous le haïku, ce court verset qui
a rapidement fasciné l’occident (dès le début
du XXe siècle), forme poétique maintes fois empruntée
aux poètes japonais, où culmine l’art de la
densité, de l’immédiateté et de l’impermanence.
Cette belle anthologie regroupe les poèmes de plusieurs
haïjins, uniquement des femmes, les traductrices ayant constaté
que les poétesses ont souvent été oubliées
par les traducteurs et les éditeurs français –
alors que la littérature japonaise compte nombre d’auteures
depuis des siècles, comme la très réputée
Murasaki Shibiku (Xe siècle), à laquelle on doit
le Dit de Genji, premier roman de la littérature
mondiale, comme le rappelle l’introduction (peut-être
un peu trop brève à notre goût).
 |
Ainsi,
on découvrira d’abord (et chronologiquement)
la poésie de Chigetsu Kawaï (1640-1718), disciple
de Basho, l’un des poètes les plus connus,
dont elle était très proche. Des haïkus
classiques, pour la plupart inspirés par la nature
et ses transformations cycliques :
«
En fondant
la neige
ravive les pousses. »
Viennent
ensuite les poétesses les plus célèbres
du XVIIIe au XXe siècles, comme Chiyo-ni (qui se
concentre sur la nature mais aussi sur les gestes de son
quotidien, et à laquelle on doit le titre de ce recueil),
Takako Hashimoto (que les Japonais considèrent comme
un génie) ou Takajo Mitsuhashi (qui exprime des impressions
plus mélancoliques). |
Une bonne
partie de l’ouvrage est consacré aux poétesses
nées avant la première guerre mondiale, dont Sonoko
Nakamura (1913-2001) – ses compositions, sans être
morbides, abordent délicatement l’idée de
mort, omniprésente, et le caractère éphémère
de l’existence :
«
La saison matinale
des volubilis,
interminable mort. »
«
Voletant çà et là,
des lucioles
ou des âmes vivantes ? »
Mais les
traductrices se sont aussi penchées sur les auteures nées
entre les deux guerres (dont plusieurs encore vivantes), telle
que Kiyoko Uda (1935-) qui propose des images plus audacieuses
où le monde visible permet d’accéder à
l’abstraction :
«
Une mouche d’hiver.
Minuscule zéro
sur la pierre. »
«
Tourniquets
qui tournent en rond.
Poème à forme fixe. »
Les thèmes
abordés peuvent se faire graves, comme dans la brève
série de haïkus consacrés aux bombes atomiques,
tous écrits par des néophytes, ancrés dans
un monde concret de souffrances :
«
J’ai beau les chasser !
Les mouches reviennent
maintes fois sur mes plaies »
«
Sous un soleil brûlant
je ramasse dans un seau
les os chauds. »
L’ouvrage
s’achève sur des auteures nées entre 1945
(jusqu’aux années 1980), montrant combien cette tradition
poétique est loin de tomber en désuétude
; mais l’échantillonnage proposé, même
s’il reste très agréable à parcourir,
ne permet pas de se faire une idée très précise
du style ou des dominantes de chacune. On restera néanmoins
sous le charme de quelques strophes, où la nature reste
là encore au premier plan, harmonieuse ou discordante,
épousant très subtilement, on l’imagine, les
sensations et les émotions des poétesses :
«
Bruit de l’eau,
chant de grillons
et battements de mon cœur. »
(Maya Okusaka, 1945 -)
«
Printemps limpide –
j’entends les nuages
naître dans le ciel. »
(Reiko Akezumi,1972 -)
Blandine
Longre
(mai 2008)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais,
est l’une des fondatrices de Sitartmag ; traductrice et
critique littéraire, elle s’intéresse tout
particulièrement aux écritures contemporaines
(francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à
la littérature pour la jeunesse, au théâtre
(texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent
fiction et réel.
http://blongre.hautetfort.com

http://www.editionslatableronde.fr/
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