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(Re-)Naissances
Roman sur la
filiation, la paternité et la naissance, Premières
heures au paradis débute sur un abandon impulsif,
qui ressemble fort à une fuite : « Ce beau jour
de mai, j’ai ouvert la porte et je suis parti sous un ciel
bleu. Les ténèbres envahissaient mon crâne.
» D’emblée, on pénètre dans
une quête pétrie de paradoxes, évoquée
sous la forme d’une missive (ou tout comme) que l’acteur
Théophile Cannan paraît adresser, en pensée,
à la romancière Lucille Eden, sa compagne. En façade
seulement, car on comprend vite qu’en dépit du choix
d’une interlocutrice, c’est avec lui-même que
le narrateur a rendez-vous, dressant un bilan autobiographique qui
prend des allures de confession – celle d’une longue
et difficile renaissance ; non pour se disculper ou se faire pardonner,
mais pour tâcher de mettre en mots ce qu’il n’a
su formuler jusqu’à présent. Parfois défensive,
le plus souvent presque distanciée de son objet, cette tentative
de clarification reste lucide : car Théophile a conscience
qu’il a préféré fuir plutôt que
de devoir affronter la grossesse de celle qu’il aime, dont
l’annonce l’a fait basculer dans un incontrôlable
état de terreur. Son départ n’a rien de calculé,
il n’en connaît pas l’issue, ne peut envisager
ses conséquences. Car seule compte l’idée qu’à
travers la solitude à laquelle il aspire, il se sauve lui-même.
Et pourtant,
les mois qui s’accumulent ne sont pas des passages à
vide : quelques jours après s’être réfugié
chez son ancienne logeuse, Théophile reçoit un message
de l’assistante de David Lynch : le cinéaste, qui a
aperçu son visage dans une publicité, souhaite le
rencontrer afin de lui parler de son prochain film. Tout en se préparant
à vivre une expérience unique, le comédien
revient sur son enfance (ou ce qui en a tenu lieu) : un père
indifférent, le plus souvent en déplacement, une mère
inexistante, morte sept jours après avoir enfanté
(« cet ange sans visage (…), ce grand silence qu’est
ma mère. »), et dont il ne lui reste qu'une odeur,
un grand-père tyrannique, rarement rencontré ; un
univers exclusivement masculin et cependant dépourvu de figures
paternelles solides auxquelles se raccrocher ou s’identifier
avec certitude. Il se remémore aussi sa relation amoureuse
avec Lucille, leur couple en déséquilibre, les cinq
années passées avec l’absente que l’on
ne connaît qu’à travers le regard de celui qui
l’a laissée – ce dernier allant parfois jusqu’à
s’effacer afin d’imaginer le quotidien et les émotions
de la jeune femme, prolongeant par la pensée la vie à
ses côtés, réinventant ses faits, gestes et
émotions, l’observant comme on regarde un film qui
se déroule au loin – ce qui donne lieu à quelques
beaux passages sur l’écriture, le métier d’écrivain
et la genèse créative, mais encore sur la place de
la littérature dans les médias et l’artificialité
de la critique littéraire...
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Associées
aux visions de sa mère, autre absente omniprésente,
ces bribes de réminiscences se greffent à
la trame principale, qui relate sa rencontre avec Lynch
– père de substitution –, le tournage
du film (imaginaire) pensé par le cinéaste,
mettant l’accent sur la fonction, sinon salvatrice,
du moins réparatrice, de l’art dramatique :
« Un personnage n’a pas de corps. (…)
et moi je fabrique sur cette absence un son, de l’impalpable
et ça devient quelqu’un, une personne, une
histoire, des émotions. (…) Un corps sort du
néant et respire, pleure, rit… »
Une façon pour lui de renaître, d’être
lui tout en étant autre, d’endosser d’autres
vies en restant lui-même : « Quand on me
regarde jouer, je sais que je suis vivant. (…) Mon
corps est une suite de caractères d’imprimerie
livrant son histoire.»
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Minutieuse,
précisionniste, l’écriture traduit à
merveille la densité du désenchantement et la profonde
solitude d'un homme tiraillé entre ses désirs fluctuants,
perdu entre les souvenirs d’une enfance marquée par
le manque et ceux d’une vie adulte qu’il croyait jusqu’alors
comblée ; enclavé dans un espace mémoriel dont
il ne peut s’extirper, il tente de se raccrocher à
quelques repères chiffrés (des dates, des durées,
des âges), les seuls qui rassurent encore. Le texte, kaléidoscopique,
transcrit habilement l’immédiateté d’une
conscience rarement au repos, se construisant autour de quelques
motifs récurrents que le narrateur ressasse et creuse jusqu’à
l’épuisement, créant un assemblage de sensations,
de sentiments, d’appréhensions, d’espoirs, de
ruptures et d’histoires qui lui permettent d’avancer
malgré tout et de faire quelques découvertes littéralement
« paradisiaques ». Les mots, limpides, sans affectation,
retracent ce parcours sinueux, forcément chaotique et en
surface déconstruit, s’efforçant à chaque
instant d’aller au cœur des choses – épousant
ainsi les efforts du narrateur, qui n’a de cesse que de remonter
à la source de son mal-être, par le biais de son travail
d’acteur, de sa relation avec Lynch, de ses va-et-vient constants
entre les évocations du passé proche ou lointain et
le temps présent. La relative prévisibilité
du dénouement et de l’expérience cathartique
de la rencontre avec le cinéaste est palliée par l’intérêt
que présente ce cheminement existentialiste – car c’est
bien de cela qu’il s’agit : d’un voyage intérieur
qui s’apparente à une gestation (et qui en a la durée),
et dont l’issue, en définitive, n’est qu’accessoire.
Blandine
Longre, agrégée d’anglais,
est l’une des fondatrices de Sitartmag ; traductrice
et critique littéraire, elle s’intéresse
tout particulièrement aux écritures contemporaines
(francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à
la littérature pour la jeunesse, au théâtre
(texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent
fiction et réel.
http://blongre.hautetfort.com

http://www.hafidaggoune.com/
http://www.denoel.fr/Denoel/
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