Premières heures au paradis
Hafid Aggoune

Denoël, 2008

 



(Re-)Naissances

Roman sur la filiation, la paternité et la naissance, Premières heures au paradis débute sur un abandon impulsif, qui ressemble fort à une fuite : « Ce beau jour de mai, j’ai ouvert la porte et je suis parti sous un ciel bleu. Les ténèbres envahissaient mon crâne. » D’emblée, on pénètre dans une quête pétrie de paradoxes, évoquée sous la forme d’une missive (ou tout comme) que l’acteur Théophile Cannan paraît adresser, en pensée, à la romancière Lucille Eden, sa compagne. En façade seulement, car on comprend vite qu’en dépit du choix d’une interlocutrice, c’est avec lui-même que le narrateur a rendez-vous, dressant un bilan autobiographique qui prend des allures de confession – celle d’une longue et difficile renaissance ; non pour se disculper ou se faire pardonner, mais pour tâcher de mettre en mots ce qu’il n’a su formuler jusqu’à présent. Parfois défensive, le plus souvent presque distanciée de son objet, cette tentative de clarification reste lucide : car Théophile a conscience qu’il a préféré fuir plutôt que de devoir affronter la grossesse de celle qu’il aime, dont l’annonce l’a fait basculer dans un incontrôlable état de terreur. Son départ n’a rien de calculé, il n’en connaît pas l’issue, ne peut envisager ses conséquences. Car seule compte l’idée qu’à travers la solitude à laquelle il aspire, il se sauve lui-même.

Et pourtant, les mois qui s’accumulent ne sont pas des passages à vide : quelques jours après s’être réfugié chez son ancienne logeuse, Théophile reçoit un message de l’assistante de David Lynch : le cinéaste, qui a aperçu son visage dans une publicité, souhaite le rencontrer afin de lui parler de son prochain film. Tout en se préparant à vivre une expérience unique, le comédien revient sur son enfance (ou ce qui en a tenu lieu) : un père indifférent, le plus souvent en déplacement, une mère inexistante, morte sept jours après avoir enfanté (« cet ange sans visage (…), ce grand silence qu’est ma mère. »), et dont il ne lui reste qu'une odeur, un grand-père tyrannique, rarement rencontré ; un univers exclusivement masculin et cependant dépourvu de figures paternelles solides auxquelles se raccrocher ou s’identifier avec certitude. Il se remémore aussi sa relation amoureuse avec Lucille, leur couple en déséquilibre, les cinq années passées avec l’absente que l’on ne connaît qu’à travers le regard de celui qui l’a laissée – ce dernier allant parfois jusqu’à s’effacer afin d’imaginer le quotidien et les émotions de la jeune femme, prolongeant par la pensée la vie à ses côtés, réinventant ses faits, gestes et émotions, l’observant comme on regarde un film qui se déroule au loin – ce qui donne lieu à quelques beaux passages sur l’écriture, le métier d’écrivain et la genèse créative, mais encore sur la place de la littérature dans les médias et l’artificialité de la critique littéraire...

Associées aux visions de sa mère, autre absente omniprésente, ces bribes de réminiscences se greffent à la trame principale, qui relate sa rencontre avec Lynch – père de substitution –, le tournage du film (imaginaire) pensé par le cinéaste, mettant l’accent sur la fonction, sinon salvatrice, du moins réparatrice, de l’art dramatique : « Un personnage n’a pas de corps. (…) et moi je fabrique sur cette absence un son, de l’impalpable et ça devient quelqu’un, une personne, une histoire, des émotions. (…) Un corps sort du néant et respire, pleure, rit… » Une façon pour lui de renaître, d’être lui tout en étant autre, d’endosser d’autres vies en restant lui-même : « Quand on me regarde jouer, je sais que je suis vivant. (…) Mon corps est une suite de caractères d’imprimerie livrant son histoire.»

Minutieuse, précisionniste, l’écriture traduit à merveille la densité du désenchantement et la profonde solitude d'un homme tiraillé entre ses désirs fluctuants, perdu entre les souvenirs d’une enfance marquée par le manque et ceux d’une vie adulte qu’il croyait jusqu’alors comblée ; enclavé dans un espace mémoriel dont il ne peut s’extirper, il tente de se raccrocher à quelques repères chiffrés (des dates, des durées, des âges), les seuls qui rassurent encore. Le texte, kaléidoscopique, transcrit habilement l’immédiateté d’une conscience rarement au repos, se construisant autour de quelques motifs récurrents que le narrateur ressasse et creuse jusqu’à l’épuisement, créant un assemblage de sensations, de sentiments, d’appréhensions, d’espoirs, de ruptures et d’histoires qui lui permettent d’avancer malgré tout et de faire quelques découvertes littéralement « paradisiaques ». Les mots, limpides, sans affectation, retracent ce parcours sinueux, forcément chaotique et en surface déconstruit, s’efforçant à chaque instant d’aller au cœur des choses – épousant ainsi les efforts du narrateur, qui n’a de cesse que de remonter à la source de son mal-être, par le biais de son travail d’acteur, de sa relation avec Lynch, de ses va-et-vient constants entre les évocations du passé proche ou lointain et le temps présent. La relative prévisibilité du dénouement et de l’expérience cathartique de la rencontre avec le cinéaste est palliée par l’intérêt que présente ce cheminement existentialiste – car c’est bien de cela qu’il s’agit : d’un voyage intérieur qui s’apparente à une gestation (et qui en a la durée), et dont l’issue, en définitive, n’est qu’accessoire.

B. Longre
(janvier 2008)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; traductrice et critique littéraire, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.
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