War Story
(Bloomsbury, 2002)

Dernier refuge avant la nuit
Traduit de l'anglais par Anne Damour
(Belfond, 2002)

Prix du premier roman étranger 2002

 

Ce premier roman est composé de multiples fragments intimes, qui défilent dans l'esprit de Kitty : une jeune femme en route vers le cimetière où doit être enterré un homme qu'elle a jadis aimé, et dont le souvenir demeure profondément inscrit dans sa chair et sa conscience. Cet homme, c'était Joseph Kruger, dramaturge, écrivain, éternel déraciné vivant au jour le jour, qui ne cessait de s'égarer dans les réminiscences d'un passé peuplé de fantômes ; un homme qui aurait pu être le père de Kitty mais dont elle fut la maîtresse dix ans plus tôt ; un vieil homme rencontré dans une librairie new-yorkaise et qu'elle avait littéralement adopté, fascinée par sa terrible personnalité, son sens aigu de la valeur des choses. Mais l'histoire de leur fulgurante passion était aussi intimement liée aux récits morcelés que Joseph, incapable d'échapper à son passé, lui faisait : né à Vienne en 1928, envoyé à l'âge de onze ans dans une famille d'accueil aux Pays-Bas, un garçon entêté qui refuse de suivre les autres juifs en route vers la mort quand les nazis débarquent à Amsterdam ; il qualifie ce départ et l'obéissance des Juifs d'Amsterdam de "colossale plaisanterie", voyant dans leur soumission aveugle un irrépressible désir de mourir... ; suivent une vie clandestine dans Amsterdam occupée, puis un départ d'après-guerre vers la Palestine, une terre promise qui le déçoit rapidement...

Pour cet être sombre et rageur, la guerre "ne sera jamais finie" : sa peur profonde est liée au manque toujours possible, ce qui le pousse à économiser chaque quignon de pain sec, ou à désirer sans cesse les femmes, et son cynisme envers la vie et les êtres humains n'a pas de bornes : "Tout est chaos (...) Nous vivons dans la folie", dans un monde où tout n'est que désordre, abandonné de Dieu (ou des Dieux...). Sa férocité envers son propre peuple est déroutante mais va de pair avec la verve du personnage qui, face à sa jeune maîtresse (juive elle aussi et partagée entre répulsion et fascination), lui annonce avec dégoût que les Juifs sont "trop sentimentaux"... Provocateur dans l'âme, tyrannique à souhait, arrogant ou manipulateur, c'est ce personnage qui domine le roman tout entier, même si c'est son amie qui se remémore cet être à part, une femme pour qui ce voyage à la rencontre d'un mort est un pèlerinage, elle dont la voix se fait discrète mais vibrante.

Roman particulièrement poignant, War Story (préférons le titre original...) est une réussite : son morcellement même s'accorde avec l'enchaînement saccadé des pensées de Kitty et des souvenirs de Joseph, donnant aussi au lecteur un rôle véritable dans la re-construction chronologique ; l'écriture de Gwen Edelman, épurée, minimale, est en parfaite harmonie avec l'évocation de cet homme sec et péremptoire, ainsi qu'avec la sobriété de l'histoire d'amour ici racontée ; une histoire qui se déroule en grande partie dans l'appartement étouffant et sombre de Joseph, en vase clos, un peu comme si ces deux personnages se suffisaient l'un à l'autre, le vieil homme se repaissant de la jeunesse de sa compagne et celle-ci de récits venus d'un autre âge...

Blandine Longre
(août 2002)

Bloomsbury
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