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Ce premier roman
est composé de multiples fragments intimes, qui défilent
dans l'esprit de Kitty : une jeune femme en route vers le cimetière
où doit être enterré un homme qu'elle a jadis
aimé, et dont le souvenir demeure profondément inscrit
dans sa chair et sa conscience. Cet homme, c'était Joseph
Kruger, dramaturge, écrivain, éternel déraciné
vivant au jour le jour, qui ne cessait de s'égarer dans les
réminiscences d'un passé peuplé de fantômes
; un homme qui aurait pu être le père de Kitty mais
dont elle fut la maîtresse dix ans plus tôt ; un vieil
homme rencontré dans une librairie new-yorkaise et qu'elle
avait littéralement adopté, fascinée par sa
terrible personnalité, son sens aigu de la valeur des choses.
Mais l'histoire de leur fulgurante passion était aussi intimement
liée aux récits morcelés que Joseph, incapable
d'échapper à son passé, lui faisait : né
à Vienne en 1928, envoyé à l'âge de onze
ans dans une famille d'accueil aux Pays-Bas, un garçon entêté
qui refuse de suivre les autres juifs en route vers la mort quand
les nazis débarquent à Amsterdam ; il qualifie ce
départ et l'obéissance des Juifs d'Amsterdam de "colossale
plaisanterie", voyant dans leur soumission aveugle un irrépressible
désir de mourir... ; suivent une vie clandestine dans Amsterdam
occupée, puis un départ d'après-guerre vers
la Palestine, une terre promise qui le déçoit rapidement...
Pour cet être sombre et rageur, la guerre "ne sera
jamais finie" : sa peur profonde est liée au manque
toujours possible, ce qui le pousse à économiser chaque
quignon de pain sec, ou à désirer sans cesse les femmes,
et son cynisme envers la vie et les êtres humains n'a pas
de bornes : "Tout est chaos (...) Nous vivons dans la folie",
dans un monde où tout n'est que désordre, abandonné
de Dieu (ou des Dieux...). Sa férocité envers son
propre peuple est déroutante mais va de pair avec la verve
du personnage qui, face à sa jeune maîtresse (juive
elle aussi et partagée entre répulsion et fascination),
lui annonce avec dégoût que les Juifs sont "trop
sentimentaux"... Provocateur dans l'âme, tyrannique
à souhait, arrogant ou manipulateur, c'est ce personnage
qui domine le roman tout entier, même si c'est son amie qui
se remémore cet être à part, une femme pour
qui ce voyage à la rencontre d'un mort est un pèlerinage,
elle dont la voix se fait discrète mais vibrante.
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Roman
particulièrement poignant, War
Story (préférons le titre
original...) est une réussite : son morcellement même
s'accorde avec l'enchaînement saccadé des pensées
de Kitty et des souvenirs de Joseph, donnant aussi au lecteur
un rôle véritable dans la re-construction chronologique
; l'écriture de Gwen Edelman, épurée,
minimale, est en parfaite harmonie avec l'évocation
de cet homme sec et péremptoire, ainsi qu'avec la sobriété
de l'histoire d'amour ici racontée ; une histoire qui
se déroule en grande partie dans l'appartement étouffant
et sombre de Joseph, en vase clos, un peu comme si ces deux
personnages se suffisaient l'un à l'autre, le vieil
homme se repaissant de la jeunesse de sa compagne et celle-ci
de récits venus d'un autre âge...
Blandine
Longre
(août
2002)
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Bloomsbury
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