Déjà
dans Un jour en moins paru en 1994 aux
Éditions Verdier, la mémoire de l’enfance butait
sur celle de l’Histoire. Une photographie d’ «
hommes faméliques et rayés, debout comme des barres
que ferment un accès » faisait surgir l’horreur
dans les yeux d’un enfant de cinq ans.
Le dernier livre de Guy Walter – directeur de la Villa Gillet
et des Subsistances –, Grandir,
que viennent de publier les éditions Verticales, semble reprendre
la donne. « Ce livre est un portrait de mon grand-père
M, celui qui n’est pas juif. Ce livre est un portrait de ce
moment où j’ai découvert pour la première
fois la réalité de la Shoah en regardant une photographie.
»
Portrait du grand-père et du petit-fils dont les vies semblent
se confondre parce qu’ils ont tous les deux frôlé
la folie, faisant (à combien d’années de distance
?) la même terrible découverte.
Portrait d’un moment de l’enfance, précédé
de la photographie d’un autre, antérieur à la
découverte de la catastrophe ; le premier chapitre propose
en effet l’image d’un enfant que le père hisse
sur ses épaules, « pour que je respire plus haut
que lui, plus près du ciel, du ciel très admirable
et très bleu » ; dès le second chapitre
le temps se brouille. Une photographie et une image de film en sont
moins cette fois les causes (resurgies du fond de la mémoire)
que les signes ou les symptômes.
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La
première est celle l’enfant juif du ghetto de Varsovie.
«C’est une image que tout le monde connaît,
un juif qui lève les bras, enfant, petit, et si c’était
moi ? on ne fera pas que je ne puisse le penser, je suis enfant,
petit, défait dans ma peur, juif par mon père».
La seconde fut filmée dans le ghetto de Varsovie, la
séquence montre des bébés juifs que les
nazis arrachent à leurs mères et lancent en l’air,
« pour les tirer vivants les bébés juifs
d’un seul coup de pistolet ». C’est la
mère qui a vu le documentaire de Frédéric
Rossif, elle ne peut garder pour elle l’insupportable
que constitue tout ensemble la scène et le fait que quelqu’un
l’ait filmée «pour qu’on la voit
, pour qu’on dise qu’on l’a vu(e)». |
Pas plus qu’il
ne sépare ce qu’a vu la mère de ce qu’en
voit son fils ou la vie du grand-père de celle de l’enfant,
le livre n’offre un récit linéaire, ne distingue
un avant d’un après ; le récit ne progresse
pas vers une « guérison », il cherche à
inventer « l’antépostériorité »
: une nouvelle forme de temps peut-être où puissent
se rejoindre les vies cassées, disloquées, de ceux
qui n’ont pas vécu eux-mêmes l’extermination
; l’enfant, g w, est né en 1955, le grand-père,
qui découvrit une photographie de déportés
dans un journal, est celui qui n’est pas juif. Dans l’ordre
du texte, l’enfant est d’ailleurs frappé avant
le grand-père « Et puis un jour j’ai été
atteint par mon âge, touché par mon âge, exécuté
par mon âge. » De la même manière,
tout se disloque dans le corps comme dans le rapport au monde et
à Dieu de ce grand-père qui n’est pas juif,
lorsqu’il découvre la photographie qui n’est
décrite qu’aux dernières pages du livre.
Décrite ? pas exactement. Grandir
n’est pas à proprement parler un récit linéaire,
ni un texte figuratif. Il ne raconte pas comment le grand-père
sauva son petit-fils de la folie, il en recommence le chemin, avec
des mots abstraits, comme s’il fallait réparer le langage,
en mêlant le chant, la litanie des phrases toujours reprises,
et le travail propre de la réparation.
À l’inverse de Perec, ce n’est pas la fabulation
qui sauve, ni l’invention de règles d’écriture
avec lesquelles tricher. « Je me suis sauvé grâce
à la puissance abstractive des mots sans laquelle je serais
devenu muet, réfugié dedans.
Alors que mon corps s’engloutissait dans la peur, sombrait
dans la peur, coulait à pic, je m’en suis tiré
abstraitement par un effort incalculable de pensée, par un
effort démesuré, une disproportion sans égale,
un amour infini de l’idée. »
Le travail sur les mots, la phrase, la page requiert une attention
qui rend la lecture d’un tel livre à la fois âpre,
ardue et pénétrante.
Mireille
Hilsum
(avril 2004)
Mireille
Hilsum, maître de conférences à l'Université
Jean Moulin (Lyon III), spécialiste d'Aragon, s'intéresse,
entre autres choses, à la littérature suisse francophone
; elle étudie aujourd'hui la "relecture" de leurs
oeuvres par les écrivains eux-mêmes.

Editions
Verticales
http://www.editions-verticales.com/
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