Grandir
Verticales, 2004



Déjà dans Un jour en moins paru en 1994 aux Éditions Verdier, la mémoire de l’enfance butait sur celle de l’Histoire. Une photographie d’ « hommes faméliques et rayés, debout comme des barres que ferment un accès » faisait surgir l’horreur dans les yeux d’un enfant de cinq ans.

Le dernier livre de Guy Walter – directeur de la Villa Gillet et des Subsistances –, Grandir, que viennent de publier les éditions Verticales, semble reprendre la donne. « Ce livre est un portrait de mon grand-père M, celui qui n’est pas juif. Ce livre est un portrait de ce moment où j’ai découvert pour la première fois la réalité de la Shoah en regardant une photographie. »
Portrait du grand-père et du petit-fils dont les vies semblent se confondre parce qu’ils ont tous les deux frôlé la folie, faisant (à combien d’années de distance ?) la même terrible découverte.
Portrait d’un moment de l’enfance, précédé de la photographie d’un autre, antérieur à la découverte de la catastrophe ; le premier chapitre propose en effet l’image d’un enfant que le père hisse sur ses épaules, « pour que je respire plus haut que lui, plus près du ciel, du ciel très admirable et très bleu » ; dès le second chapitre le temps se brouille. Une photographie et une image de film en sont moins cette fois les causes (resurgies du fond de la mémoire) que les signes ou les symptômes.

La première est celle l’enfant juif du ghetto de Varsovie. «C’est une image que tout le monde connaît, un juif qui lève les bras, enfant, petit, et si c’était moi ? on ne fera pas que je ne puisse le penser, je suis enfant, petit, défait dans ma peur, juif par mon père».
La seconde fut filmée dans le ghetto de Varsovie, la séquence montre des bébés juifs que les nazis arrachent à leurs mères et lancent en l’air, « pour les tirer vivants les bébés juifs d’un seul coup de pistolet ». C’est la mère qui a vu le documentaire de Frédéric Rossif, elle ne peut garder pour elle l’insupportable que constitue tout ensemble la scène et le fait que quelqu’un l’ait filmée «pour qu’on la voit , pour qu’on dise qu’on l’a vu(e)».

Pas plus qu’il ne sépare ce qu’a vu la mère de ce qu’en voit son fils ou la vie du grand-père de celle de l’enfant, le livre n’offre un récit linéaire, ne distingue un avant d’un après ; le récit ne progresse pas vers une « guérison », il cherche à inventer « l’antépostériorité » : une nouvelle forme de temps peut-être où puissent se rejoindre les vies cassées, disloquées, de ceux qui n’ont pas vécu eux-mêmes l’extermination ; l’enfant, g w, est né en 1955, le grand-père, qui découvrit une photographie de déportés dans un journal, est celui qui n’est pas juif. Dans l’ordre du texte, l’enfant est d’ailleurs frappé avant le grand-père « Et puis un jour j’ai été atteint par mon âge, touché par mon âge, exécuté par mon âge. » De la même manière, tout se disloque dans le corps comme dans le rapport au monde et à Dieu de ce grand-père qui n’est pas juif, lorsqu’il découvre la photographie qui n’est décrite qu’aux dernières pages du livre.

Décrite ? pas exactement. Grandir n’est pas à proprement parler un récit linéaire, ni un texte figuratif. Il ne raconte pas comment le grand-père sauva son petit-fils de la folie, il en recommence le chemin, avec des mots abstraits, comme s’il fallait réparer le langage, en mêlant le chant, la litanie des phrases toujours reprises, et le travail propre de la réparation.
À l’inverse de Perec, ce n’est pas la fabulation qui sauve, ni l’invention de règles d’écriture avec lesquelles tricher. « Je me suis sauvé grâce à la puissance abstractive des mots sans laquelle je serais devenu muet, réfugié dedans.
Alors que mon corps s’engloutissait dans la peur, sombrait dans la peur, coulait à pic, je m’en suis tiré abstraitement par un effort incalculable de pensée, par un effort démesuré, une disproportion sans égale, un amour infini de l’idée.
»
Le travail sur les mots, la phrase, la page requiert une attention qui rend la lecture d’un tel livre à la fois âpre, ardue et pénétrante.

Mireille Hilsum
(avril 2004)

Mireille Hilsum, maître de conférences à l'Université Jean Moulin (Lyon III), spécialiste d'Aragon, s'intéresse, entre autres choses, à la littérature suisse francophone ; elle étudie aujourd'hui la "relecture" de leurs oeuvres par les écrivains eux-mêmes.

Editions Verticales
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