La Ville de Pierre
roman traduit du chinois par Claude Payen
Philippe Picquier, 2004

Parution en poche
Picquier Poche, 2006


 

"Savoir où nous allons n'est pas très important. En revanche, nous devons savoir clairement d'où nous venons."

La narratrice de ce beau roman, Corail Rouge, est une jeune femme mélancolique, comme déjà épuisée par la vie, mais contrainte de revenir sur un passé qu'elle croyait enfoui depuis longtemps. Elle vit à Pékin, "capitale aride et tentaculaire", au rez-de-chaussée d'un immeuble si haut, qu'elle et son compagnon Zhuzi ont parfois l'impression que les centaines d'habitants qui vivent au-dessus de leur tête les écrasent : "nous sommes comme deux bernard-l'ermite vivant dans une coquille qui n'est pas la leur." — une image animalière récurrente, qui incarne un sentiment de sécurité et de protection que Corail Rouge n'a jamais ressenti. Sa petite vie ordinaire, sans véritables heurts ni grandes joies, est pourtant déstabilisée quand elle reçoit par la poste un colis en provenance de sa ville natale, Shitouzhen, contenant une longue anguille japonaise salée... L'odeur prégnante du poisson envahit le petit appartement et l'esprit de Corail Rouge, éveille ses sens et sa mémoire : "si je n'avais pas reçu ce poisson séché, je n'aurais jamais entrepris de me remémorer cet endroit, cet endroit appelé Shitouzhen. Alors, tout a recommencé."
Le lecteur navigue alors entre deux récits dissonants, celui de la vie urbaine, relativement paisible et morose, de la jeune femme, et celui de son enfance, passée dans "la ville de pierre", un port de pêche à l'atmosphère lugubre, balayé par les typhons, où la vie était rythmée par les départs et les retours (parfois incertains) des "mendiants de la mer", les pêcheurs.

Là-bas, dans cet autre temps, Corail Rouge était « Petit Chien », une orpheline, vivotant entre un grand-père et une grand-mère qui n'échangeaient plus un mot depuis des années. Elle se souvient de cette "vie antérieure", celle d'une petite fille frêle et noiraude, indifférente aux autres, qui rêvait d'une vraie famille et passait des heures à scruter la mer ; elle se souvient de l'unique sentiment qui avait dominé dans son cœur dès l'âge de sept ans : une honte indescriptible, irracontable, impossible à confier — provoquée par le harcèlement incessant et animal d'un homme terrifiant, aux gestes muets : "je devais rester prisonnière de cette terreur et de cette honte pendant plusieurs années".

Le charme de ce roman doit beaucoup aux évocations de cette pauvre existence et de cette enfance abîmée, aux descriptions de la vie quotidienne à Shitouzhen, empreintes de nostalgie et d'amertume. Cependant, au-delà de l'intérêt socio-culturel ou civilisationnel de l'ouvrage, c'est la détresse, les traumatismes mais aussi la résilience d'une enfant qui forment le noyau dur de ces "mémoires". Dans le même temps, ce retour sur elle-même et son passé sont salvateurs et c'est sur plusieurs notes d'espérance que s'achève le récit, les épreuves endurées semblant comme transcendées par un retour à des sentiments humanistes.
Par instants, le mal-être de la jeune femme s'apparente à celui que Banana Yoshimoto ou Yu Miri (qui appartiennent à la même génération que GUO Xiaolu, de nouvelles voix que l'on se plaît à découvrir) décrivent dans leurs romans : un malaise existentiel typique des sociétés en perpétuelle mutation, qui se détachent des traditions mais où il est difficile de trouver de nouveaux repères. De même, ce roman appartient à une veine plutôt en vogue ces dernières années dans la littérature asiatique ; celle de la confession (auto)biographique (ou présentée comme telle), dans le même esprit que Le berceau au bord de l'eau de Yu Miri. Mais un récit à la première personne n'est pas forcément narcissique : l'existence de Corail Rouge, telle qu'elle nous est livrée, est avant tout une ouverture vers un ailleurs (les descriptions des habitants de Shitouzhen se posent comme des contrepoints nécessaires) et vers les autres, même si son sentiment d'être en marge prédomine ; la tonalité du récit sonne juste et le style ne comporte aucune affectation : tantôt prosaïque, tantôt poétique, dans un entre-deux intime (entre enfance et maturité), et un entre-deux littéraire qui reflète la situation socio-temporelle spécifique de l'auteure (et/ou de sa narratrice) et du monde dans lequel elle évolue, une Chine entre tradition et modernité.

B. Longre
(mars 2004)

Chine, du côté des livres

http://www.editions-picquier.fr/