"Savoir
où nous allons n'est pas très important. En revanche,
nous devons savoir clairement d'où nous venons."
La narratrice
de ce beau roman, Corail Rouge, est une jeune femme mélancolique,
comme déjà épuisée par la vie, mais
contrainte de revenir sur un passé qu'elle croyait enfoui
depuis longtemps. Elle vit à Pékin, "capitale
aride et tentaculaire", au rez-de-chaussée d'un
immeuble si haut, qu'elle et son compagnon Zhuzi ont parfois l'impression
que les centaines d'habitants qui vivent au-dessus de leur tête
les écrasent : "nous sommes comme deux bernard-l'ermite
vivant dans une coquille qui n'est pas la leur." —
une image animalière récurrente, qui incarne un sentiment
de sécurité et de protection que Corail Rouge n'a
jamais ressenti. Sa petite vie ordinaire, sans véritables
heurts ni grandes joies, est pourtant déstabilisée
quand elle reçoit par la poste un colis en provenance de
sa ville natale, Shitouzhen, contenant une longue anguille japonaise
salée... L'odeur prégnante du poisson envahit le petit
appartement et l'esprit de Corail Rouge, éveille ses sens
et sa mémoire : "si je n'avais pas reçu ce
poisson séché, je n'aurais jamais entrepris de me
remémorer cet endroit, cet endroit appelé Shitouzhen.
Alors, tout a recommencé."
Le lecteur
navigue alors entre deux récits dissonants, celui de la vie
urbaine, relativement paisible et morose, de la jeune femme, et
celui de son enfance, passée dans "la ville de pierre",
un port de pêche à l'atmosphère lugubre, balayé
par les typhons, où la vie était rythmée par
les départs et les retours (parfois incertains) des "mendiants
de la mer", les pêcheurs.
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Là-bas,
dans cet autre temps, Corail Rouge était « Petit
Chien », une orpheline, vivotant entre un grand-père
et une grand-mère qui n'échangeaient plus un mot
depuis des années. Elle se souvient de cette "vie
antérieure", celle d'une petite fille frêle
et noiraude, indifférente aux autres, qui rêvait
d'une vraie famille et passait des heures à scruter la
mer ; elle se souvient de l'unique sentiment qui avait dominé
dans son cœur dès l'âge de sept ans : une
honte indescriptible, irracontable, impossible à confier
— provoquée par le harcèlement incessant
et animal d'un homme terrifiant, aux gestes muets : "je
devais rester prisonnière de cette terreur et de cette
honte pendant plusieurs années". |
Le charme de
ce roman doit beaucoup aux évocations de cette pauvre existence
et de cette enfance abîmée, aux descriptions de la
vie quotidienne à Shitouzhen, empreintes de nostalgie et
d'amertume. Cependant, au-delà de l'intérêt
socio-culturel ou civilisationnel de l'ouvrage, c'est la détresse,
les traumatismes mais aussi la résilience d'une enfant qui
forment le noyau dur de ces "mémoires". Dans le
même temps, ce retour sur elle-même et son passé
sont salvateurs et c'est sur plusieurs notes d'espérance
que s'achève le récit, les épreuves endurées
semblant comme transcendées par un retour à des sentiments
humanistes.
Par instants, le mal-être de la jeune femme s'apparente à
celui que Banana Yoshimoto ou
Yu Miri (qui appartiennent à la
même génération que GUO Xiaolu, de nouvelles
voix que l'on se plaît à découvrir) décrivent
dans leurs romans : un malaise existentiel typique des sociétés
en perpétuelle mutation, qui se détachent des traditions
mais où il est difficile de trouver de nouveaux repères.
De même, ce roman appartient à une veine plutôt
en vogue ces dernières années dans la littérature
asiatique ; celle de la confession (auto)biographique (ou présentée
comme telle), dans le même esprit que Le
berceau au bord de l'eau de Yu Miri. Mais un récit
à la première personne n'est pas forcément
narcissique : l'existence de Corail Rouge, telle qu'elle nous est
livrée, est avant tout une ouverture vers un ailleurs (les
descriptions des habitants de Shitouzhen se posent comme des contrepoints
nécessaires) et vers les autres, même si son sentiment
d'être en marge prédomine ; la tonalité du récit
sonne juste et le style ne comporte aucune affectation : tantôt
prosaïque, tantôt poétique, dans un entre-deux
intime (entre enfance et maturité), et un entre-deux littéraire
qui reflète la situation socio-temporelle spécifique
de l'auteure (et/ou de sa narratrice) et du monde dans lequel elle
évolue, une Chine entre tradition et modernité.
B.
Longre
(mars 2004)

Chine,
du côté des livres
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